vendredi 13 avril 2007

Vietnam


On the road



MEDUSÉE ! Depuis cinq minutes je suis plantée sur le trottoir absolument médusée Bien sûr je pourrais employer la classique métaphore de la fourmilière dans laquelle on vient de flanquer un coup de pied, mais ce n’est pas vraiment ça. Il manque la panique et, bien que je ne comprenne pas quelles sont les règles de circulation de cette ville, je dois admettre qu’il y a un certain ordre dans ce désordre. La rue est envahie d’un fouillis de vélos, de mobylettes avec des chargements invraisemblables, de piétons, d’autobus, quelques rares voitures roulant au pas, de frêles jeunes femmes sautillant sous la charge du palanque, dans un concert assourdissant de klaxons. Un certain ordre dans ce désordre. Les trottoirs extensions des boutiques sont à peu près inutilisables pour se déplacer. Ici ce sont les fleuristes qui préparent la fête du Têt, recouvrant le sol de gerbes jaunes et rouges, un peu plus loin plusieurs restaurants des rues ont installé leurs tables et chaises de poupée. À chacun sa spécialité, beaucoup de soupe, base de l’alimentation, des nems, des salades avec des charcuteries,de minuscules crêpes avec germes de soja et crevettes à l’intérieur, des brioches cuites à la vapeur : il n’y a qu’à se laisser guider par l’odeur et la gourmandise. Deux ou trois jeunes femmes, accroupies à côté de leurs palanques chargés de fruits, discutent entre elles, à coup de syllabes brèves et dures. Là, un réparateur de vélo débordé de travail bouche complètement le passage. Finalement, comme on se jette à l’eau, je plonge dans le flot, la droite de la chaussée semble moins encombrée. Tout le monde rouleau milieu ! À part quelques piétons qui descendent sur la route sans regarder, tout va bien, je pédale tranquillement dans Hanoi. Aïe! C’était sans compter avec les cyclistes qui viennent à contresens, ayant renoncé à couper le flot ininterrompu de deux roues pour rejoindre la droite. Je croyais qu’il serait aisé de traverser un carrefour quand il y a des feux tricolores, comme c’est le cas à peu près partout dans le
monde. Mais pas au Vietnam, car ce n’est pas le feu vert qui donne le signal du départ ; non ! ils surveillent ceux… de la rue perpendiculaire et démarrent dès le feu orange. Si par malheur vous êtes encore au milieu du carrefour, il ne vous reste plus qu’à mettre pied à terre et attendre le prochain changement.
Autre épreuve, tourner à gauche. La technique du bras tendu n’a absolument aucun effet, tout le monde s’en fiche. Finalement j’opte pour la sécurité et j’attends sagement le feu rouge pour traverser avec les piétons. Ce qui n’est pas non plus sans danger, là encore les règles des passages piétons, je n’ose dire passages protégés, n’ont rien à voir avec ce que j’ai appris. Par la
suite, j’apprendrai à me déporter doucement mais fermement vers la gauche, en tendant le bras, ce qui est complètement inutile, mais me raccrocher à des règles connues me rassure.
Forcer le passage, s’imposer, klaxonner, et surtout être devant, sont les seules règles routières que connaissent les Vietnamiens tant au Nord qu’au Sud.

19 h : l’heure de pointe, un embouteillage s’étire sur plusieurs centaines de mètres, pas d’autre remède que de s’asseoir et attendre que cet incroyable imbroglio de vélos se dénoue.
Un jeune cireur de chaussures me tient compagnie, il me raconte sa vie, son village perdu dans la montagne au Nord-Est d’Hanoi, le buffle de la famille, une exploitation trop petite pour nourrir tout le monde : une saisissante histoire d’enfant pauvre dans un des pays les plus pauvres du globe ; mais plus saisissante encore sa façon d’accepter son sort. À quatorze ans, il se débrouille seul dans cette grande ville et pourtant pas d’amertume, de l’enfance il garde la faculté de s’émerveiller. Je lui offre des dattes de Pékin qu’il déguste par minuscules morceaux faisant durer ce moment d’intense bonheur que je lis sur son visage. Lorsque avant de le quitter, je lui laisse une poignée de dattes j’ai vraiment l’impression d’être le Père Noël !
Je ne peux m’empêcher de comparer avec nos enfants trop gâtés. Sommes-nous coupables de les avoir blasés en voulant trop bien faire ?

Haiphong. Chacun joue des coudes pour débarquer le premier. Deux heures de ferry depuis Cat Ba et quelques émotions. Nous avons évité la collision de justesse. Notre capitaine, dont l’honneur ne supporte pas d’être doublé, a fait tout son possible pour empêcher un autre bateau de passer. Je ne sais pas trop pourquoi ce nom de ville m’a toujours fait rêver. Le centre ville semble endormi, de grandes avenues bordées d’arbres, une circulation réduite, des villas coloniales un peu décrépites : pas désagréable !
Toute l’activité est concentrée sur le port et les champs avoisinants. Quel plaisir de pédaler dans cette campagne entretenue comme un jardin potager avec ses rangées bien nettes de légumes alignés, les canaux d’irrigation délimitant chaque parcelle. Après l’agitation frénétique d’Hanoi, le delta du fleuve Rouge avec ses rizières miroitantes a un charme incroyable.




Les maisons entourées d’eau, à moitié cachées par une végétation luxuriante, sont autant de havre de paix, pas riches, mais dignes. De bac en bac je traverse tout le delta, parfois de très jeunes gens m’accompagnent sur un bout de route répondant à mes questions avec gentillesse, me questionnant aussi sur cet Occident qui les fait rêver.











Thai Binh, de la rue monte le bruit des pétards, la musique de la parade. Par
la fenêtre ouverte je vois des lampions s’envoler, autant de messages lâchés vers les cieux. En ce soir de fête du Têt la foule envahit les rues. Un dragon de papier serpente au-dessus des têtes, les tambours couvrent le brouhaha du peuple, entêtants, lancinants, les porteurs de torches en vêtements chatoyants attaquent le dragon qui oscille de droite et de gauche, se retire, contre attaque. Finalement, cette année encore, les hommes seront les plus forts et le dragon finit de brûler dans les cris d’allégresse du public et le fracas des percussions. Après un spectacle, danses et saynètes à la gloire du communisme, chacun rentre chez soi. Demain il faudra aller sur les tombes faire des offrandes de fruits et d’encens aux ancêtres, aller dans les
pagodes brûler des bâtonnets d’encens en faisant des prières, mains jointes à hauteur de poitrine.
Les pagodes seront alors toutes bruissantes des prières des bonzes psalmodiant
devant les autels chargés de victuailles, dans des sanctuaires sombres et enfumés, le gong rythmant leurs oraisons.
Après Ninh Binh je rejoins la route numéro 1. Fini le calme et la tranquillité ! Chaque véhicule qui me double klaxonne longuement ; les assistants des chauffeurs penchés aux portes des bus crient “hoï, hoï” avec un geste éloquent de la main que je traduit par “dégage !”. Je surveille prudemment les fenêtres des autocars, toujours prête à freiner au cas où un bras sortirait. Les Vietnamiens se débarrassent de tout ce qui les
encombre sans regarder, je reste donc très vigilante, connaissant l’incroyable proportion de voyageurs qui souffrent du mal des transports.
Jusqu’à Hué la route est encore dans un triste état, la guerre est partout présente : cercle parfait d’un cratère de bombe, ferraille tordue pendant au-dessus de l’eau ; seuls les ponts des grandes rivières ont été restaurés ; les autres, les plus nombreuses, se passent à gué.
Comme une balafre dans des paysages somptueux la route N° 1 est laide, poussiéreuse, étalant sa misère sur 1700 km. Avec ses vieux Saviem des années cinquante aux couleurs clinquantes chargés plus que de raison, ses bus moteurs étalés sur la route en attendant une hypothétique pièce de rechange, ses carcasses qui jalonnent les bas-côtés, ses pauvres villages aux maisons sans charme alignées de part et d’autre, elle est pourtant le seul trait d’union entre le Nord et le Sud.
Elle est la vie du pays tout en étant au coeur de la vie rurale. Ce sont des graines de café étalées sur les bas-côtés, des clayettes de mangues coupées en fines lamelles ou bien de tabac ou encore des galettes de riz qui sèchent au soleil. Ce sont des églises à ciel ouvert où les fidèles prient le dimanche avec une ferveur que rien ne vient distraire. Ce sont ces petits vendeurs de souvenirs qui pendant une heure me retiennent pour un cours de français improvisé et pour qui j’écris au creux des mains des mots qu’ils apprendront plus tard. Quand la route plonge au coeur de la forêt tropicale, longe des plages de sable blanc, côtoie des cascades, coupe des
rivières bordées de palmiers, j’en oublie les klaxons et les vapeurs d’essence pour n’écouter que le chant des grenouilles.
Et puis j’arrive au bout de la route et c’est Hô Chi Minh avec ses gratte-ciel en verre miroir bien dérangeants pour les touristes en mal d’exotisme mais image d’un Vietnam prospère qui, je l’espère, sera le Vietnam de demain.


Lena Tisseau