lundi 26 mars 2007

Alaska

Vagabondages
dans le passage intérieur












Tout, tous et toutes concourent à me dire que je suis peut-être bien en train de faire une folie, comme cette jolie serveuse québécoise qui a fini par me demander si je savais bien ce que je
faisais, ou ce tableau d’affichage à l’aéroport de Whitehorse qui présentait les photos des personnes disparues, et pas seulement des enfants. Mangées par un ours ?Englouties dans cette si vaste nature où il est possible en cas de panne d’attendre 8 heures la prochaine voiture ? Mais que diable, maintenant que je suis là autant aller jusqu’au bout et tant pis pour ce noeud au plexus qui ne me quitte plus depuis cinq jours.


Je dois savoir si je suis capable de vivre seule dans la nature, moi qui rêvais gamine de devenir trappeur.
Dans ces livres qui ont meublé mes jeudis, de Jack London à James Oliver Curwood, la vie était dure, la nature hostile, le danger permanent, mais les héros semblaient n’avoir jamais peur.

Est-ce la fatigue ? Il est vrai que je n’ai guère dormi
depuis 48 heures. Ou l’attente qui laisse à l’imagination le temps de travailler ? À moins que je ne sois pas de l’étoffe dont on fait les trappeurs. D’abord dormir, avant d’entreprendre cette fin de voyage à contre courant de ces autres rêveurs qui envahirent le Klondike dans l’espoir de devenir riches ou tout simplement pour l’aventure, toujours plus exaltante que le quotidien. La première chose que je fais au réveil est de me renseigner sur les horaires du train qui doit me conduire à Skagway. Ayant déjà fait le tour de Whitehorse hier après- midi, j’aimerais bien ne pas m’attarder plus longtemps. Renseignements pris, j’ai juste une heure pour déjeuner, régler la note d’hôtel et rejoindre la gare routière.

Vraiment juste, mais grâce à l’extraordinaire efficacité nord-américaine et à la réceptionniste de l’hôtel, je m’offre même le luxe d’attendre le car qui conduit jusqu’à Fraser. La voie ferrée, qui jadis allait jusqu’à Whitehorse, n’a plus qu’une vocation touristique et n’a été restaurée que sur le tronçon le plus spectaculaire, la White Pass. Cet authentique petit train de la conquête de l’Ouest américain avec une plate-forme à chaque extrémité des wagons, fermée par un garde-fou et un marchepied que le chef de gare replie avant de donner le départ va me conduire à travers la vallée de Skagua jusqu’à la mer, dans un décor somptueux de montagnes, glaciers, cascades, tunnels et ponts en bois comme on n’en voit que dans les films de western.
Bien qu’à une altitude de 873 mètres seulement, la White Pass est dans les nuages et il fait si froid que j’abandonne la plate-forme pour me réfugier auprès de l’énorme poêle qui chauffe chaque wagon. Midi, arrivée à Skagway sous le soleil. Rien ne semble avoir changé dans cette petite ville née de la ruée vers l’or en 1897 excepté peut-être sa réputation, car Skagway ni ses maisons en bardeaux peintes de toutes les couleurs, ni ses trottoirs en bois bien souvent couverts, excepté peut-être sa réputation car Skagway fut l’une des cités les plus mal famées du territoire, avec son tristement célèbre Randolph Smith, dit Soapy, qui avec sa bande rackettait les tenanciers de bar, les prostituées, cambriolait les habitants et détroussait les prospecteurs à la sortie de la ville.

J’ai la chance de pouvoir camper en bordure de mer, ce qui me permet de monter mon kayak tranquillement dans l’après-midi, sous l’oeil intéressé et parfois envieux de ceux qui ont déjà fait des raids en kayak et qui viennent me parler, m’aider, me raconter leurs exploits, me conseiller, me photographier aussi, toujours avec beaucoup de gentillesse.

Visite au supermarché pour compléter mon approvisionnement, et me voilà fin prête pour la grande aventure. 9 heures le 15 septembre, départ de Skagway, sous un ciel qui hésite entre soleil et nuages, dix minutes pour sortir du port, et tout de suite la nature est là, omniprésente, sous la forme d’une baleine qui vient souffler à une cinquantaine de mètres de mon kayak. Je savais qu’elles vivaient dans ces eaux, mais la surprise est totale. Moment magique dont je ne me lasserai pas tout au long de mon voyage. Chaque rencontre a été un moment unique d’émotion, d’inquiétude aussi, lorsqu’une énorme baleine à
bosse a plongé juste en face de moi et
si l’envie lui prenait de me chavirer ? Je me sens si vulnérable face à ce monstre de vingt mètres. Non, elle ressort à mon côté et je n’en finis pas de la voir défiler, souple, majestueuse, sans un remous. Si je pouvais en dire autant des ferries qui provoquent des lames traîtresses dans cet étroit fjord de Taiya.




Doucement, un coup de rame après l’autre, je m’enfonce dans cette contrée sauvage, magnifique, grandiose où tous les superlatifs sont de rigueur. Émerveillement permanent, mer vert émeraude dans laquelle se reflètent ces hautes montagnes aux sommets enneigés, cascades, des plus charmantes aux plus spectaculaires, tombant parfois de plus de cent mètres de haut dans un fracas assourdissant, brisant le calme. Puissantes rivières ou modestes ruisseaux, l’eau est partout, chant des vagues se brisant sur la grève, tumulte des torrents,
forêts humides.


D’une île à l’autre pendant douze jours, seuls les phoques me tiendront compagnie, toujours présents, curieux, me surveillant sans cesse. Parfois, un couple de dauphins chasse autour de mon kayak, m’accompagnant sur quelques miles. Encore des baleines dont le jet puissant se repère à plusieurs kilomètres. Toute une matinée je suis les jeux de l’une d’elles, se projetant hors de l’eau et retombant dans une gerbe d’éclaboussures. Des lions de mer, en colonie ou solitaires, rarement agressifs mais bruyants, rugissent comme des moteurs hors-bord lancés à plein régime. Parfois, j’entrevois un daim ou un orignal. De temps à autre un aboiement tout proche monte, clair et sonore dans le calme de la nuit. Je me sens à l’unisson de ce monde sauvage où les faux-semblants n’ont plus place, libre comme nulle part ailleurs.
Seuls les ours ne seront pas au rendez-vous, malgré quelques frayeurs nocturnes et des traces manifestes de leur passage. Le seul que j’ai croisé est empaillé au musée de Juneau et c’est peut-être aussi bien, car ils sont un réel danger, responsables de bien des morts chaque année.

James Point, deux rubans de fumée s’étirent au-dessus des arbres, deux maisons ou deux campements ? Arrivée tard, fatiguée par un vent debout et une mer agitée qui ne m’a guère laissé de répit pour admirer le paysage, je n’ai pas le courage d’aller vérifier, me contentant d’un concert de cornemuse, enchantée de ces ballades écossaises sortant des arbres comme par magie. J’ai encore le temps avant de sombrer dans le sommeil de penser qu’un homme qui joue si bien de la cornemuse ne peut être mauvais, car comment savoir dans un endroit aussi isolé si les humains ne sont pas plus dangereux que les ours.
La pluie est venue pendant la nuit ; huit jours de beau temps dans un pays où il tombe quatre
mètres d’eau par an, surtout en automne, étaient un cadeau du ciel. Le vent, déjà fort hier, n’est
pas tombé. Il serait imprudent de prendre la mer maintenant pour une traversée d’au moins trois à quatre heures. Shelter Island n’est qu’une petite bande noire sur l’horizon. Je me décide pour une visite de courtoisie à mes voisins. Manifestement ils n’en ont pas l’habitude. Stupéfaction des quatre chasseurs. Celui qui m’a ouvert reste si longtemps sans réaction que j’en rends responsable mon mauvais anglais. Il récupère doucement au fur et à mesure de mes laborieuses explications et me conduit chez son voisin, le joueur de cornemuse, qui reste là neuf mois sur douze. Malgré le mauvais temps, ils espèrent que l'hydravion pourra venir les chercher.

Merveilleuse hospitalité de ce solitaire homme des bois,attentif, prévenant, généreux, qui fait de cette ennuyeuse journée de pluie un moment magique, calme et paisible. Rien d’éclatant, un geai arrogant, la martre qui guette l’écureuil, celui qui a élu domicile sous le plancher de la cabane et qui se hâte de terminer ses provisions avant l’hiver. L’odeur du pain chaud qui envahit la cabane, se mêlant à celle plus subtile de résine qui imprègne l’atmosphère. Après la corvée de bois et les indispensables besognes quotidiennes, nous partons en forêt cueillir des baies pour le jus de fruit du breakfast Fusil à l’épaule , au cas où… Mais là encore, des ours, je n’en verrai que les traces. Peurs rétrospectives, lors-qu’il me montre des excréments à moins de cent mètres de ma tente, une femelle et ses trois petits. Forêt dense, parfois impraticable,toujours humide. Les castors dans leur cité lacustre, des tapis de lichens aux couleurs si variées, ses explications sur la faune, la flore, cette paix intérieure que je devine chèrement acquise.
Un souvenir que l’on garde avec tendresse dans un coin de sa mémoire. Merci à toi, Rob, pour ta gentillesse.

Encore quelques jours et je serai à Juneau. Puis, pressée par le temps, j’emprunterai ces grands ferries que je voyais passer tout illuminés dans la nuit et qui sillonnent le passage intérieur.
Surprenant monde que celui des ferries. La longueur des voyages ainsi que la promiscuité après la solitude, donnent envie à chacun de faire partager son aventure, ses expériences, son Alaska. De connaître les vôtres, et pourquoi, et comment, mais c’est un autre voyage dans un autre monde.



Septembre-Octobre 1998


lundi 12 mars 2007

Israël









J’ai rêvé la terre…..


Tout à commencé ce matin de juillet lorsque après un voyage épique le train nous a déposés en gare de Saint-Malo. J’avais cinq ans, le vent d’ouest charriait des odeurs pour moi inconnues. Et ce fût le choc ! Nos week end à Evry-Petit-Bourg, quand nous partions à vélo avec armes et bagages pour trois jours de camping au bord de la Seine, ne m’avaient pas préparé à cette immensité miroitante.
Comment aurai-je pu imaginer l’inimaginable ? La mer aux couleurs changeantes, tantôt émeraude tantôt turquoise toujours en mouvement, cernant de blanc les rochers noirs, brillant d’humidité. Parfois grise et grondante comme un fauve en colère, brutale, hargneuse se jetant encore et encore contre la côte dans un élan destructeur, la rongeant peu à peu. D’autre fois si paisible que son chant sur la plage est une berceuse pour accompagner les rêveries. La vie sous-marine que je découvrais au hasard des mares laissées par la marée ou prise au piège de mon haveneau me fascinait. Des animaux aussi étranges que l’hippocampe me faisaient en imaginer d’autre encore plus fantastiques.
La mer était une énigme dont je ne voyais pas le bout, au-delà de ces îles, cette étendue sans fin à insinué en moi le désir de savoir. La question ce jour là sans réponse depuis me taraude. Qu’y a-t-il derrière l’horizon, derrière cette colline, cette montagne.
Lorsque j’ai su les déchiffrer les livres m’ont apporté un début de réponse mais n’ont pas tari ma curiosité. Au contraire ils ont mis des images dans mes rêves, Des images de mers bleues, de palmiers et de sable blanc. Ils m’ont donné des envies d’ailleurs, de mondes inconnus, de peuples étranges.
Régulièrement, adolescente, j’enfourchais mon vélo pour passer des après-midi entiers sur la terrasse d’Orly.C’était le temps béni où elle était encore accessible, le temps d’avant les terroristes, d’avant les protections plexiglas qui donnent l’impression d’être dans un aquarium. Je pouvais rester là des heures, observant les avions qui décollaient dans un vacarme assourdissant, les voir ne devenir qu’un point minuscule à l’horizon. Deviner leur destination, imaginer des voyages fabuleux dont j’étais l’héroïne, me laisser bercer par la voix si particulière des hôtesses, qui-a elles seules symbolisaient le voyage lointain.
Je rêvais ma vie déjà certaine qu’un jour moi aussi je m’envolerai.
A nouveau Orly ! Mais ce jour là j’avais mon sac à dos, montée d’un cran dans la hiérarchie je n’étais plus spectatrice mais actrice. Je participais à l’agitation générale, l’enregistrement de mes bagages me semblait un rite initiatique. J’étais comme dans une bulle déjà plus ici mais pas encore ailleurs puis les moteurs qui rugissaient, les vibrations des roues sur la piste qui secouaient tout l’appareil, la vitesse toujours plus grande et enfin ce moment miraculeux où les roues quittaient le sol.
Trois heures du matin, la ville à ces heures endormies n’était que lumière, le DC 7 fonçait dans la nuit direction Israël. Doucement l’obscurité s’est retirée, m’offrant une nouvelle vision de la terre
Rectangles imbriqués les uns dans les autres, apparaissant, disparaissant au gré des nuages, Patckwork vert et brun traversé de rivières tortueuses, de routes grises comme un lien entre les villes et les villages, petit tas de maison serrées autour de leur clocher. Un peu plus au sud la chaîne des Alpes avec le Mont blanc qui scintillait, se détachant sur le bleu du ciel et plus loin encore enveloppant les terres, les îles, la mer méditérrannée. Carte gigantesque où je ne reconnaissais plus rien.
Le soleil miroitant sur les hélices, le ciel infini, ce nouveau monde que je découvrais m’ont tellement fascinée qu’après sept heures de vol je n’étais pas encore lassée.
C’était les années soixante et le status-quo régnait entre Israël et les pays arabes. Jérusalem était coupé en deux, et il ne faisait pas bon s’égarer dans le no man’s land. La veille ville protégée par ses remparts était étrangement semblable d’un côté et de l’autre, une ville sans femmes aux ruelles étroites, aux murs aveugles avec des escaliers qui reliait les rues les unes aux autres. Plutôt débonnaire dans la partie jordanienne alors que dans les quartiers juifs traditionalistes, les hommes, noirs depuis le chapeau d’où dépassaient les païes encadrant leur visage barbu jusqu’au long caftan, nous toisaient avec arrogance et nous crachaient dessus quand nous passions dans nos chemisettes à manches courtes.

Israël pays sans unité, qui pour unir ses populations venues des quatre coins de la terre, a ressuscité l’hébreu réussissant le prodige de rassembler sous une même bannière tous ses citoyens. Des juifs si intolérants que pour eux le changement d’une simple virgule était déjà une révolution côtoyaient les sabras aux jambes bronzées par les travaux agricoles dans les champs des kibboutzim.
C’était-il-y-a longtemps et ma mémoire se brouille. Des souvenirs décousus, des impressions fugitives. Le vert dominant pour Israël, quand la Jordanie me semblait blanche avec le désert qui la cernait et un soleil qui grillait jusqu’aux pierres. Les dromadaires qui erraient au bord des routes. Des vestiges romains et un paysage lunaire, noir à perte de vue qui menait jusqu’à Damas. Damas et son souk des bijoutiers aux parures de perles et d’or extraordinaires. Les cèdres centenaires bordaient la route du col qui descendait vers Beyrout la plus occidentale des capitales du moyen orient avec des immeubles blancs pour border la baie, riche et prospère. C’était avant cette terrible guerre qui n’a laissé que ruines. Avec ses colonnes encore dressées, ses amphithéâtres, ses thermes Balbeck a concrétisé mes cours d’histoire, pour la première fois les romains sortaient des livres
Cette traversée du désert et la châleur épouvantable qui donnait à mes pieds des allures de bonhomme Michelin alors que nous marchions vers les grottes de Qumràn dans cette cuvette où fini de s’évaporer la mer Morte aussi chaude que les terres alentours et si salée que nous flottions sans faire le moindre mouvement. Les allées d’eucalyptus fraîches et odorantes dans les villes israéliennes et surplombant Jérusalem et ses murailles, le jardin des oliviers où j’aimais me reposer en ces fins d’après midi étouffantes guettant les derniers rayons du soleil qui enflammaient la coupole dorée de la mosquée d’Omar.
Je me rappelle aussi cette rencontre auprès du puits dans la petite ville de Jéricho. Je ne sais pas trop comment nous avions communiqué, mais je revois, dans leurs longues robes, les jeunes palestiniennes, leurs jarres sur la tête. Notre admiration pour leur habileté et leur force à transporter l’eau, leurs rires devant notre maladresse lorsque nous avons essayé. L’irruption courroucée d’une femme, arrachant de nos mains impies la jarre, la vidant tout en déversant un flot ininterrompu de paroles coléreuses sur les jeunes filles. Pas besoin de connaître l’Arabe pour comprendre. Déjà la haine pure et gratuite, une haine dont je n’étais pas personnellement responsable et que j’ai reçu comme une injustice. Comment pouvais-je savoir qu’il m’était interdit de rire avec des jeunes filles de mon âge car les croisés avaient, neuf siècles plutôt revendiqués Jérusalem. Heureusement la plupart des rencontres se terminaient mieux. Il n’y avait pas cette envie d’occident comme aujourd’hui, nous étions moins riches et eux moins pauvres, je pouvais me lier d’amitié avec un jeune palestinien, marchand d’une boutique souvenir simplement parce que je lui permettais de parler français. Nous mangions avec les doigts des grillons de chameau et nous parlions des heures durant de tout, de rien, de son pays ou de la France. Pas de harcèllement, ni touristique, ni sexuel.

Depuis les magazines de voyage ont fait de fantastiques progrès, plus rien à voir avec les pauvres revues en noir et blanc imprimées sur du mauvais papier. La télévision nous offre des documentaires sur tous les pays, tous les sujets, parfaits à tout point de vue. Des mois de voyage ne permettrait pas de connaître un pays aussi bien qu’en trois-quarts d’heure de film mais il manquera toujours quelque chose.
Il manquera l’émotion, les senteurs, les sourires, le cadeau d’un plat ou d’un verrre de thé offert au bord de la route, tous ces petits riens qui font le charme du voyage et qui en fera votre voyage et celui de personne d’autre.