mercredi 8 août 2007

Corsica



Corsica



L’arrivée inopinée de l’hélicoptère, au refuge surpeuplé de Carrozu ajoute une touche dramatique à cette soirée de fin du monde. La pluie brutale et têtue qui à escamoté les montagnes, transformant les chemins en torrent, a maintenant cessée. Une étrange lumière grise et dorée éclaire les sommets alentours. Les deux jeunes femmes allemandes portés disparues ne sont pas au refuge et l’hélicoptère poursuit ses recherches laissant l’inquiétude planée derrière lui. Lugubres nouvelles qui nous renvoient à notre propre fragilité. Le GR20 déjà difficile par temps sec devient avec la pluie particulièrement dangereux. D’immenses dalles de granit recouvertes d’une fine pellicule de lichen, sont avec l’eau plus glissantes qu’une patinoire. Je me demande si se sont les jeunes femmes rencontrées au pied de la muraille sur le versant nord du Haut Asco et qui voulaient des renseignements sur l‘état du chemin. Je leur avais déconseiller d’entreprendre cette ascension avec la pluie qui commençait mais elles avaient préféré continuer. Imaginez une paroi presque verticale hérissée de piquants sur lesquels il faut poser ses pieds et se cramponner pour ne pas tomber. Pas très rassurant même par temps sec! 100 mètres d’une traversée qui vous semble interminable avec le fond de la vallée si loin que je n’ose pas regarder. Surtout ne pas penser, avancer un pied, une main , l’autre pied une main….tenir la bride à l’imagination.



Le mont Cinto dans mon dos barre l‘horizon, Seulement 2556m et c’est pourtant le sommet le plus élevé de l’île. Mais ne nous y trompons pas c’est bien de haute montagne qu’il s’agit ici. Univers minéral balayé par un vent glacial.

Éboulis, lac de montagne bleu vert niché au creux des rochers,. Les bouquetins ne s‘aventurent pas jusqu‘ici et pourquoi viendraient-ils? Rien ne pousse ou presque. Parfois une épilobe des moraines arrive a survivre dans une fissure. Deux, trois petites fleurs bleues a l‘abri d‘une pierre s‘obstinent parmi ces champs de cailloux. Devant moi le cirque de Bonifatu, quelques coulées vertes au creux des vallées là où les torrents tracent leur route vers la mer . L’arrête rocheuse s’estompe peu à peu pour laisser place à la plaine de Galéria.


Village en retrait de la mer et du monde qui vit au rythme de ses pêcheurs et de ses troupeaux. La plage de galet n’attire pas les foules, seules les vaches semblent l’apprécier, peut-être pour son calme. Galéria, dans son écrin de montagnes avec la mer pour horizon, ses maisons de pierre ombragées d’un figuier, d’une treille, ses ruelles tortueuses, sa tour Gênoise plantée en bordure de mer, d’où aucun ennemi ne surgira, dégage une langueur qui donne envie de s’attarder, de laisser la beauté des lieux. vous envelopper. Il faut grimper les collines suivre le chemin qui s’enfonce sous les arbres pour découvrir les sources cachées, filer jusqu’à la réserve naturelle de Scandola, rester muet d’admiration devant les formes féeriques des rochers rouges qui se découpent sur le bleu de la mer. Se laisser glisser au sud vers le golfe de Girolata et son village de poupée qu’aucune route ne dessert. Fuir quand les bateaux venant de Porto déversent leur contingent de touristes, envahissement temporaire mais qui comme les marées revient régulièrement.






Longer la plage, quitter le sentier pour atteindre l’autre rive du golfe. Et là poser son sac et ne plus bouger jusqu’à ce que la faim vous pousse. Une cascade de terrasses ombragées de pins parasol, certaines minuscules, d’autres assez grandes pour s’y installer confortablement, dévalent jusqu’à la mer. Le bruissement incessant d’une source accompagne les rêveries quand les étoiles scintillent dans la nuit. Un débarcadère a été aménagé , si petit qu’il se distingue à peine parmi les rochers. L’eau claire et translucide dévoile la vie sous-marine, les oursins dressent leurs piquants noir, les poissons se cachent à la moindre alerte. Et pourtant les propriétaires de ce petit coin de paradis sont partis l’abandonnant aux ronces. Le verger qui occupait le replat entre le mont Seninu et Osani disparaît presque complètement sous les taillis. Les pommiers, les poiriers ne produisent plus, la maison est en ruine. Pour quel Eldorado les habitants ont-ils troqué ce domaine?


Seul un US Marine nostalgique nous honorera de sa visite. La diaspora corse dispersée au quatre coins de la planète laisserai croire que la terre d’ici est incapable de nourrir ses populations. Pourtant elle a attirée les convoitises depuis toujours. De la plus haute antiquité à nos jours , tous les peuples méditerranéens au sommet de leur puissance l’ont occupée. Les Phocéens, puis les Grecques, les Romains. Les Sarrasins s’en servaient de bases pour leur pillage de la méditerranée. A la demande des fidèles fatigués des seigneurs de l’île violents et belliqueux, le pape Grégoire VII envoi l’évêque de Pise pour l’administrer. L’autorité de la florissante république de Pise apporte deux siècles de paix et une certaine prospérité qui malheureusement attise la convoitise de la République de Gênes. La domination Gênoise relance les révoltes tantôt seigneuriales tantôt populaires.
Les razzias barbaresques, les exactions des fonctionnaires, les impôts, la corruption de la justice plongent la population dans la misère. Une première expédition française calme les esprits et rétablit l’ordre.



Au départ de ceux-ci en 1753 le désordre reprend de plus belle. Treize ans et une révolution plus tard la Corse devient française. Malgré un développement économique manifeste les français ne sont pas totalement acceptés .
Le destin tragique de « Kallisté » la plus belle, comme l’avaient surnommé les grecs de l’antiquité a façonné des hommes et des femmes rugueux, taiseux et vindicatifs en guerre perpétuelle. Clan contre clan, indépendandistes contre l’état, autochtones contre touristes, en guerre contre eux-mêmes s’il le faut.


Ils sont bien les enfants de cette île à la beauté sauvage et austère, qui réunit l’inconciliable, mélange les extrêmes. Rien d’étonnant ici de passer de la douceur de vivre qui s’affiche au long des rues débordant de bougainvilliers, de lauriers roses aux restes calcinés d’un centre culturel qui dresse ses poutrelles métalliques tordues par les explosifs.
De vallées paisibles aux senteurs champêtres de thym, de sarriette serpentant à l’abri des châtaignés ou des chênes liège on débouche sur d’autres accidentées, tourmentées par d’impétueux torrents qui brusquement s’apaisent en larges piscines aux eaux turquoises.


Seulement quelques heures de marche séparent la pozzine à l’herbe rase, plus verte qu’un golf, des champs d’éboulis où chaque pas provoque de mini avalanches.
. Réunies par des passages couverts toutes imbriquées les unes dans les autres de solides et sévères maisons de granit aux toits de lauze, s’accrochent à la montagne alors qu’en bordure de mer les villas les plus modernes étalent le luxe de leur piscine.
Dans cette île où il ferait bon vivre, si seulement ses occupants trouvaient le chemin de la paix. Je me prend à envier les chiens, les cochons qui vivent leur vie sans entraves, aussi libres que l’air.


Juin 2007

mardi 24 juillet 2007

A L'est de l'éden




Je plonge joyeusement dans une cure de silence et d’austérité. Je n’emporte que le strict nécessaire, de l’eau, de la nourriture, quelques indispensables ustensiles de camping, une boussole, mes seuls luxes : un livre et l’appareil photo.

Le silence épais et dense m’enveloppe, seul le froissement de ma pagaie dans l’eau résonne dans la forêt figée par la chaleur. Les perroquets qui à l’aube se chamaillaient, se poursuivant d’arbres en arbres, ont déserté les berges de la New River et se terrent dans ce fouillis végétal. Paresseusement, la rivière trace son chemin vers la baie de Chetumal dans un tunnel de végétation délirante qui par endroits ne laisse apparaître qu’une mince bande de ciel, pas toujours bleue. Des averses soudaines et violentes martèlent les feuilles, de grosses gouttes frappent l’eau et disparaissent, ne laissant que des cercles concentriques qui se télescopent les uns les autres, s’annulant et renaissant sans cesse. Pluie gluante qui accentue la moiteur ambiante et donne toute sa vigueur à la forêt tropicale.

Un Jacarana semble danser sur les nénuphars, il court de feuilles en feuilles, sautille, se haussant sur ses grandes pattes pour attraper un insecte au cœur des grosses fleurs blanches. Infatigable, il va, il vient, son plumage roux miroitant dans le soleil. Titubant d’une rive à l’autre, les morphos, magnifiques papillons bleu électrique aussi larges que ma main, suivent un chemin fantasque.




Les crocodiles qui, si j’en crois les Bélizéens, n’attendent que moi pour se mettre à table, sont vraiment discrets. Tout juste si j’aperçois deux yeux à l’ombre des feuillages, deux protubérances affleurant à peine, prêtes à fuir. La nuit venue, balayant la surface de l’eau de ma lampe frontale, il m’arrive d’accrocher dans son faisceau deux points rouges brillant dans l’obscurité. Mais je suis déçue ! J’aurais aimé les surprendre en train de somnoler sur les berges, puis de glisser silencieusement dans l’eau à mon approche.
Tueur élégant, le figuier étrangleur s’enroule le long des troncs, concurrencé par les lianes, les plantes épiphytes qui s’accrochent aux branches.



Les orchidées noires emblème du Belize, s’installent sans vergogne dans les moindres aspérités. Imbriquées les unes dans les autres, se superposant, se phagocytant, les plantes occupent chaque centimètre carré de la forêt, toutes cherchant la lumière. Forêt si dense que trouver un campement pour la nuit pose problème. Aussi, je suis bien contente d’être autorisée à camper chez Mercedes et Ernesto. Un peu en amont, isolés du village, ils sont logés par leur employeur, le propriétaire des terres. D’immenses champs de citrons jouxtent leur maison. “Maison” est peut-être un peu exa- géré, “cabane” serait plus exact. Pour eux et leurs quatre garçons une seule pièce ouverte à tous les moustiques et Dieu sait s’ils peuvent être féroces dès la tombée de la nuit. Pas d’électricité, pas d’eau courante, la rivière comme salle de bain et un auvent pour cuisine. Voilà tout ! Mais ils se trouvent chanceux, seule la chaleur lourde des plaines leur fait regretter les montagnes salvadoriennes. Comme leur seule prodigalité est de manger à leur faim, je n’ose envisager leur vie au Salvador. Bien sûr, ils ne parlent que l’espagnol, alors que l’anglais est la langue officielle, mais ce n’est pas un problème. Dans le nord du Belize, si près du Mexique, l’espagnol est utilisé par presque tout le monde.


Mercedes fait de son mieux pour rendre agréable leur cadre. Depuis six ans qu’ils sont ici, elle a planté des haies qui soulignent un chemin, isolent une mare. Plusieurs arbres qui donnent déjà des fruits et surtout elle a défriché un coin de jungle pour créer un jardin d’agrément où s’épanouissent des parterres de roses, de géraniums et sa grande fierté : des orchidées. Tout est net et soigné avec des pierres peintes en blanc pour délimiter parterres et allées.
Elle est enchantée de ma visite qui rompt la monotonie de sa vie, de la complicité féminine qui lui manque dans ce monde d’hommes ; mais dans le même temps, je sens comme un peu d’envie pour ma liberté et regrette d’être venue troubler sa quiétude. Leur accueil a été parfait. Ils ont si peu et pourtant ils n’hésitent pas à partager. En reprenant ma route, je pense à l’insatisfaction, la peur, le manque d’enthousiasme des nantis que nous sommes. Nous avons tout mais ne cessons de nous plaindre. Notre vie est magnifique aussi bien matériellement qu’intellectuellement, toutes les possibilités nous sont offertes, que voulons-nous de plus ?



Un lamantin qui vient reprendre son souffle à un mètre seulement de mon kayak me surprend et me tire de mes déprimantes méditations. Aussi étonnés l’un que l’autre, nous restons à nous regarder sans bouger de peur de rompre le charme. Enfin, il retourne à son repas et me laisse avec le dérisoire espoir d’une autre apparition. C’est tout un troupeau qui broute dans le lit de la rivière, soulevant un limon blanc. Je suis leurs évolutions l’appareil photo prêt, mais en vain. Mes fugitifs fantômes garderont encore une fois tout leur mystère et la photo du siècle ne sera pas pour aujourd’hui.



Des hommes, des femmes tout droit sortis du 17e siècle, vaquent à leurs occupations dans ce village où rien ne rappelle la civilisation que je viens à peine de quitter. Salopette bleue foncé et chapeau de paille pour les hommes, longues robes vert bouteille pour la gente féminine et bonnet qui encadre le visage comme des œillères. Regards baissés sur l’ouvrage, regards modestes, volontairement coupées du monde, les femmes mennonites installées depuis quatre décennies au Belize parlent, pour la majorité, un allemand guttural. Cramponnés au passé, repliés sur eux-mêmes, refusant toute modernité, ils ont définitivement banni les véhicules à moteur de leur vie. Les contacts extérieurs se limitant au commerce sont une affaire d’hommes.




Après trois jours de navigation calme, l’arrivée dans la baie de Chetumal est plutôt brutale. Le vent du nord creuse la mer, blanchissant joliment les crêtes des vagues.


Est-ce pour cela que les Mayas s’étaient installés à l’intérieur des terres ? Ou bien pour se protéger des cyclones ? Les petits centres commerciaux côtiers, comme Cerros ou Santa Rita n’avaient qu’une faible population comparée à la puissante ville de Lamanai, bâtie loin en amont sur la new River, là où la rivière s’élargit jusqu’à former un lac. Lamanai qui signifie “Crocodile submergé”, fut constamment occupée depuis 1 500 avant Jésus-Christ jusqu’à l’arrivée des Espagnols au 16e siècle. Cette civilisation précolombienne qui connut son âge d’or entre les 3e et 9e siècles de notre ère avait tissé un réseau de cités-états qui occupaient tout le centre de l’Amérique centrale. Indépendantes l’une de l’autre, elles n’en nouaient pas moins d’étroits liens commerciaux et militaires. Les alliances cependant fluctuaient au gré des politiques. Inventeurs du seul système d’écriture indigène connu aux Amériques, ils avaient une connaissance étonnante de l’astronomie, de la cosmographie, des mathématiques. Sécheresse, épidémies, épuisement des sols aucune de ces théories n’ont pu être réellement prouvées mais à l’arrivée des Espagnols, les Mayas vivaient un chaos politique et économique favorisant la conquête.


Du haut des palmiers corosols, les singes hurleurs nous surveillent. Les temples, aux façades ornées de sculptures, sont enfouis sous une végétation si dense que seul, émerge le sommet des pyramides à degrés. Kinich-Achan, le tout puissant Dieu du soleil, perce à peine les frondaisons créant une lumière blafarde, et j’imagine sans peine qu’il puisse devenir à la nuit tombée le terrifiant Dieu Jaguar qu’il faut apaiser par des sacrifices, honorer par des rites pour que les jours succèdent aux nuits et que chaque matin le soleil renaisse de son voyage nocturne.
Artisans habiles qui, sans utiliser le fer, façonnaient d’admirables statuettes en jade ou d’étonnants silex aux formes compliquées, destinés aux rites. Leur parfaite connaissance de la forêt et de ses plantes leurs permettait de satisfaire tous leurs besoins et j’espère que leurs descendants n’ont pas complètement oublié ce savoir. Répartis en trente et un groupes distincts et parlant des langues différentes, mutuellement inintelligibles, les quelque six millions de Mayas qui prospèrent en Amérique centrale sont conscients de former un peuple au passé glorieux dont ils sont fiers.


D’abord opaque, de couleur vert olive, la mer glisse insensiblement vers des transparences bleu turquoise. Des poissons longs et translucides dont je distingue l’arrête centrale cerclent autour de mon kayak, les plus téméraires se font des émotions fortes en passant en dessous. Les raies Sting, habituellement plutôt lymphatiques, se livrent à des numéros de voltige qui les propulsent hors de l’eau. Je croise deux coatis, la queue dressée bien droite, si occupés à fouiller le sable, qu’ils se sont laissés surprendre.

De bivouac en bivouac, à l’abri des cocotiers, seules oasis au milieu de ce désert de palétuviers qui lancent leurs plantules toujours plus loin dans le golf du Mexique, j’arrive à Sarteneja. Village oublié au bout d’une piste pleine de nids de poules à l’extrême nord du pays. Le macadam n’est pas encore arrivé ici mais des biologistes suisses ont créé la réserve de Shipstern.








Au petit matin, les toucans ont fait une apparition, pour une razzia de fruits mais dans la touffeur de l’après-midi, seuls les colibris filent d’une fleur à l’autre ne s’arrêtant en vol stationnaire qu’un court instant.
Les fourmis Sauva, infatigables coupeuses de feuilles qu’elles rapportent sur leur dos, en longues processions pour leurs cultures de champignon, se terrent à l’abri de leurs gigantesques fourmilières. Surpris au milieu de la piste, un jeune boa se hâte de gagner l’abri du sous-bois. Avec des biologistes comme guides, ce monde végétal devient passionnant. Comment deviner que ces arbres sont de la même famille que les violettes, ou que les haricots ? Que le Black Poisonous Wood provoque de graves brûlures mais voisine avec son antidote, le combolino, appelé aussi l’arbre du touriste à cause de son écorce rouge qui pèle ? Chez le zirirate, tout s’utilise ; le bois sert pour les sculptures et les feuilles rugueuses font office de papier de verre. Les acajous pillés d’abord par les Espagnols puis par les Anglais ne subsistent que difficilement. Les graines pourrissent bien souvent dans les bogues avant d’avoir pu s’envoler pour coloniser de nouveaux territoires. Il leur faut des terrains ni trop xériques, ni trop humides et s’ils échappent aux parasites, il faudra encore soixante dix ans avant de les commercialiser. Pourtant à 900 $ le mètre cube, ce serait une aubaine pour l’économie de ce pays qui, à part le tourisme, n’a guère que le sucre pour faire rentrer des devises.



Les petites plages de sable blanc, bruissantes sous la caresse du vent dans les cocotiers d’où je regardais planer les frégates, sont maintenant derrière moi. Fini de paresser en regardant les aigles pêcheurs chasser dans une demi obscurité quand la mer prend des teintes dorées et que les lucioles sortent, donnant de la gaieté à la nuit. Avec la rumeur de la ville en fond sonore, je regarde le soleil se coucher sur la baie de San Pedro tout en surveillant le ballet silencieux des karts de golf qui, ici remplacent les voitures. Plus près, c’est une radio qui déverse un flot de musique, des enfants qui rient. J’entends le grondement des petits avions de tourisme qui font la navette entre Belize city et Ambergris déversant au cœur de l’île leur lot de touristes, américains pour la plupart. Visages pâles venus du froid pour huit jours de farniente et qui déambulent faussement décontractés dans les rues sableuses. S’ils ne sont pas adeptes de la chaise longue et du bronzage c’est qu’ils viennent pour la plongée sous-marine avec bien sûr le site qui éclipse tout : Blue Hole. Ligthouse, l’atoll le plus éloigné des côtes belizéennes, abrite cette merveille. Imaginez un puits large de cent vingt-deux mètres et profond de trois cents, d’un magnifique bleu nuit qui se détache sur la mer bleu turquoise. Sur son pourtour, un récif de corail prospère, si peu profond que je dois suivre les vallées créées par les coraux avec cette sensation d’être passée de l’autre côté du miroir. Équipée d’un masque et d’un tuba, il m’a suffit de mettre la tête sous l’eau pour découvrir un univers fantastique.




Délire des formes, des couleurs, l’imagination est ici au pouvoir. Éponges boules ocre jaune, éventail de coraux aux délicates dentelles pourpres, calice jaune pâle, tous tournés vers la lumière créant des trouées où le sable blanc apparaît. Des recoins où les poissons se cachent, évoluent d’un groupe à l’autre me rappelant des gamins qui joueraient à se poursuivre dans des ruelles tortueuses mais bordées d’algues. Architecture compliquée des massifs de coraux qui se détachent sur la lumière tamisée de Blue Hole où passent en vol plané deux raies Sting, les ailes relevées en coupe glissant sans un mouvement, irréelles dans cet univers bleu et feutré.



Là où les eaux sont peu profondes, c’est une débauche de couleurs, de formes, aussi variées qu’il y a d’espèces différentes. Rose, jaune, bleu nuit, noir, argenté avec des rayures verticales, horizontales, en diagonale, des points, des ronds fluorescent ou non. Certains semblent avoir, en alternance des écailles en nacre et en émaux vert foncé. Le Trumpet Fish, immobile la tête en bas, se confond avec les algues malgré son original costume écossais, vert olive et jaune. Alors que d’autres, presque ronds et tout argentés avec seulement un point noir cerclé de jaune vif en avant de la queue, se déplacent en lignes brisées et très vite comme s’ils voulaient semer je ne sais quel ennemi. Il y a les petits moitié orange, moitié bleu, rapides comme l’éclair, des paresseux, gris argent avec une grosse bouche lumineuse et la queue bleue cobalt, ceux qui sont hérissés d’épines sur la nageoire dorsale. Un jeune curieux argenté avec des raies jaune citron vient m’observer, je tends la main et il vient s’y poser sans crainte. Il m’accompagnera pour le reste de la visite de cette réserve sous-marine. Monde fascinant dont je rêverai longtemps encore et qui restera mon paradis perdu.

lundi 16 juillet 2007

Aux pays des grands ciels



Quelques pans de brume ondulent entre ciel et terre, le soleil apparaît tout juste à l’horizon. Les colverts font un vacarme de tous les diables, les femelles volent en tous sens appelant les mâles, premiers signes du printemps prochain. Le vent d’Est piquant comme mille aiguilles ou bien celui qui d’un seul souffle nous envoie toute l’humidité de l’Atlantique moins mordant mais tellement plus insidieux, ont fait place à une petite brise presque chaude. Effectivement quelques violettes qui n’étaient pas là hier apparaissent en bordure des bois. Maigres bois en vérité, tout juste un souvenir de forêt qui vient épouser la courbure d’un chemin, ponctuer la plaine d’un point ou d’un tiret. Le vert tendre des blés s’étire en lignes nettes qui se rejoignent et vont se perdre dans le ciel.



Le ciel règne ici en maître absolu. Ciel d’hiver aux couleurs pastel qui s’étire à l’infini en dégradés de gris, de rose, souligné parfois d’écharpes d’un bleu presque turquoise. Ciel sans nuage d’un bleu déjà un peu plus soutenu lorsque le printemps se veut clément, où se détache le V parfait d’un vol d’oies en route vers le nord. Ciel d’été comme une chape sur nos têtes, dans l’air immobile ou même le vent a cessé pour un instant, ciel gris noir avec ses nuages des jours d’orage qui roulent d’un bord à l’autre de l’horizon, dans un grondement assourdissant, déchiré d’éclairs brillants quand le ciel se donne en spectacle sur écran géant.
Les premières gouttes de pluie font monter de la terre chaude des odeurs entêtantes et capiteuses.
Ciel doré dans les premières lueurs du soleil, alors qu’une demie sphère orangée émerge à
peine au-dessus des orges déjà mûrs, ondoyant doucement en vagues légères.
Ciel gris et vide où rien n’accroche le regard, balayé par le vent de noroît qui charrie des senteurs
iodées. Terre secrète qui ne se donne pas au premier passant venu. Plaine qu’il faut arpenter de long en large, respirer, rêver, s’en imprégner, sous la pluie, sous la neige ou le soleil, toujours pareille et toujours différente, toute en nuances subtiles. C’est une source cachée dans un repli de terrain, un étang dissimulé derrière quelques bosquets d’aubépine ou un ruisseau bordé de boutons d’or. Peut-être un chevreuil surpris qui en trois bonds rejoint l’abri d’un bois. Un héron qui émerge lourdement des vapeurs automnales quand monte des sous-bois l’odeur des feuilles mortes et de l’humidité préparant dans le secret de l’hiver le renouveau, pour qu’au printemps s’épanouisse l’odeur douceâtre d’un champ de colza tout bourdonnant d’abeilles.


C’est la terre nue que les brouillards givrants parent de blanc enrobant chaque brin d’herbe, chaque branche d’une dentelle délicate. C’est dans la neige, l’empreinte du renard, qui se
laisse rarement surprendre, animal aussi secret que ce pays.
Ce sont les étourneaux rassemblés par milliers, qui, peu avant le crépuscule envahissent le ciel d’automne pour nous offrir d’étranges ballets. Chorégraphie complexe où les individus se fondent dans un rituel, dont j’ignore l’utilité, se séparant, s’étirant, ondulant, pour se rejoindre à nouveau,
s’élevant jusqu’au firmament pour mieux replonger presque au ras des
labours.
Terre d’invasion aux villages clos sur eux-mêmes, repliés sur la méfiance de leurs habitants pour qui l’inconnu, l’étranger est synonyme de danger.
Terre peuplée depuis la nuit des temps comme en témoignent les pointes de flèche en pierre taillée, les pièces de monnaie gallo-romaine qui remontent parfois à la surface des champs. Est-ce la peur ? Est-ce le vent qui fait se tasser les maisons autour des églises ? Avec une régularité
héritée de l’administration romaine les villages sont espacés de trois ou quatre kilomètres reliés par tout un réseau de routes, de chemins, trait d’union entre les hommes au temps où marcher n’était pas réservé aux randonneurs, où le moindre bal attirait la jeunesse de vingt lieues à la ronde.
Au temps où les campagnes vivaient au rythme des travaux agricoles, des fêtes religieuses ou païennes. Le temps d’avant les voitures qui nous emportent si vite et si loin que nous
traversons sans même un regard si ce n’est de mépris cette plaine de
Beauce.
La prochaine fois que vous passerez, en route vers des contrées plus
attrayantes, laissez-vous envoûter par cette symphonie de vert, guettez les nuages : sûrement dessineront-ils pour vous des dessins fantastiques et si vous êtes vraiment chanceux, le ciel
vous offrira un de ses coucher de soleil aux motifs tourmentés et flamboyants.

mercredi 4 juillet 2007

Crocodiles, moustiques et palétuviers



Les dernières lueurs du soleil s’éteignent doucement. Les roses et les orangés s’estompent peu à peu. Je laisse la nuit m’envelopper, une nuit soudaine, noire et calme, sans un souffle de vent. Des îles qui parsèment la baie de Floride, seule Rabbit Key est encore visible, trait plus noir que la nuit posé sur la mer. J’entends le clapotis des raies qui chassent sur les hauts-fonds aux alentours, les criailleries d’une mouette au loin, le cri rauque d’un grand héron bleu et les grillons en fond sonore. Le saut d’un poisson hors de l’eau trouble de temps à autre ce calme. Les étoiles se reflètent sur l’eau, et les lucioles, dès la tombée de la nuit, s’activent, apparaissant, disparaissant, une ici, une là, capricieuses et éphémères.



Assise sur le ponton face à la mer, d’un pied négligent, j’agite l’eau, qui retombe en gouttelettes
phosphorescentes. Seule une balise rouge, lumineuse, dans le lointain, me rappelle les hommes et la société dans laquelle il me faudra bientôt replonger.
Mais ce soir, je ne veux pas y penser. Je voudrais prolonger indéfiniment ce moment de paix
profonde, en harmonie avec le monde qui m’entoure.
Arrivée à la fin de mon périple, même les moustiques ou les "invisible flies" n’entament pas ma sérénité. J’ai appris à vivre avec eux. Depuis trois semaines que j’erre d’une île à l’autre, de Naples jusqu’aux Keys, partout autour de moi j’observe cette loi fondamentale : "manger ou être mangé".

L’important est de ne pas faire partie de la deuxième catégorie. À part les moustiques, je ne risque pas grand-chose : ce sont les petits poissons qui paient le plus lourd tribut. Que ce soit
les pélicans bruns, qui attaquent en piqué, ou les blancs, qui se laissent dériver en attrapant tout ce qui passe, le faucon à tête blanche, qui tombe comme une pierre de dix à vingt mètres de haut et repart, un poisson entre les serres, les mouettes, les cormorans, les hérons, les aigrettes, les crocodiles…tout le monde se sert. Les réserves semblent inépuisables. Ce sont parfois des bancs entiers de poissons qui, dans un crépitement sec, sautent devant mon kayak.








Si la côte Est de la Floride n’est qu’une gigantesque ville, de West Palm Beach à Miami, passé Homestead et quelques champs de primeurs, la route pénètre immédiatement dans le parc des Everglades, qui, avec ses 607 000 hectares, occupe tout le Sud-Ouest de la péninsule et presque toute la baie de Floride.
Cette immense plaine marécageuse est si plate qu’il faut presque 4 années pour que les eaux du lac Okeechobee atteignent la mer. Seuls quelques bosquets rompent la monotonie de cette rivière herbeuse qui ondule sous le vent.


Monotonie trompeuse : dans ces herbes, ces mares, ces buissons se cache une faune nombreuse et variée, récompensant la patience des voyageurs qui savent s’arrêter de courir un instant. Les alligators, bien sûr, apparemment inertes, écrasés de soleil, mais dont la mâchoire claque avec une surprenante rapidité lorsqu’un héron imprudent passe un peu près. Les daims émergeant à peine des hautes herbes, les tortues terrestres ou aquatiques et, bien sûr, les oiseaux !
Même s’il ne reste que dix pour cent de ceux qui peuplaient la Floride au début du
siècle, j’ai encore l’impression que tous les oiseaux aquatiques sont réunis ici. Il faut voir, dans la brume du petit matin, les échassiers arpenter à marée basse la grève de Highland Beach,
fouillant la vase de leur long bec, les ibis blancs ou noirs, les spatules rosées balançant la tête de droite et gauche en quête de nourriture, les grandes aigrettes blanches qui dressent
leur long cou, attentives au moindre bruit ou mouvement, sentinelles figées dans une immobilité totale. Les butors, avec leur air de petits vieux, les élégantes aigrettes garzettes aux longues pattes noires et aux plumes neigeuses


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À première vue, Cluett Key, paraît semblable aux autres îles de la baie de Floride : une mangrove touffue et silencieuse, véritable nursery pour les petits poissons, crevettes et crabes… Mais, passé la couronne sombre des palétuviers qui entourent l’île, l’intérieur cache un étang calme comme un miroir, refuge des avocettes, huîtriers pie, courlis, pygargues, et bien d’autres encore auxquels je suis incapable de donner un nom.

Ce soir, aucun raton laveur chapardeur ne vient troubler ma tranquillité. Lorsqu’ils sont habitués à la présence humaine, ils sont d’une effronterie incroyable, n’hésitant pas à cracher et à faire le gros dos comme des chats en colère. Dans les parties les plus sauvages du parc, je les ai souvent vu rôder sans méfiance sur les plages, chasser à quelques mètres seulement, ignorant ma
présence, repartant une limule dans la gueule en guise de repas, s’éclipsant discrètement s’ils me découvraient.

Le mugissement d’un hors-bord invisible dans la nuit dérange mes songeries. Je l’écoute croître rapidement, puis s’estomper peu à peu. La nuit tiède et rassurante reprend ses droits, et moi mes rêveries.

Je repense à tous ces moments ensorcelants qui récompensent de toutes les peines…

Je me suis perdue dans les Ten Thousand Islands, longeant la mangrove irréelle que seules les racines des palétuviers rouges semblaient retenir au sol, ne pouvant m’arrêter nulle part, pagayant sans fin sur des eaux miroir qu’aucun souffle de vent ne venait rider, dérangeant ses habitants, cachés sous les eaux opaques, et noires du tanin des arbres. Seul un fouettement de queue me laissait supposer le crocodile mécontent.
Je me suis amusée des petits requins argentés effrayés par l’ombre de mon kayak, des bandes de sand piper montant et descendant au gré des vagues, s’affolant dès qu’une, un peu plus forte, les menaçait, s’enhardissant lorsqu’elle refluait, picorant de ci, de là.
Allongée sur le dos, j’ai suivi les évolutions des vautours dindons aux ailes effrangées, des pélicans blancs qui se laissaient porter par les courants ascendants, planant aux côtés des frégates noires ou volant en ligne, dessinant d’étranges arabesques blanches sur le bleu du ciel.
Je me suis laissée dériver avec la marée au rythme des grandes raies string qui remontaient dans si peu d’eau qu’à chaque battement leurs ailes apparaissaient et disparaissaient, troublant à peine le silence.



Je me suis baignée dans de minuscules criques sablonneuses avec circonspection, craignant de voir apparaître l’aileron noir des requins, qui, en se jetant sur leur proie provoquaient de grandes éclaboussures.
Je suis restée muette d’émerveillement devant la baie bleu sombre de Pavillon Key, où une guirlande de pélicans blancs ondulait sous la lune. Unique témoin de ce moment magique.

J’ai surpris les lamantins paressant au soleil dans les eaux tièdes du golfe du Mexique et les dauphins joueurs se poursuivant.
J’ai regardé le soleil descendre sur la mer dans un déploiement fantastique d’ors et de mauves.
Et surtout, luxe prodigieux, j’ai disposé du temps à ma guise, maîtresse de ma vie pour un instant.

lundi 2 juillet 2007

A Nadia, Fatima Et les autres


Je frissonne malgré la polaire.Lorsque vient la nuit, l’air est frais dans la vallée de l’Ourika. La voie lactée miroite ; une multitude d’étoiles se détachent, brillantes, sur le bleu presque noir d’un ciel sans lune.
Par la porte ouverte, j’entends les femmes qui bavardent tout en travaillant. Une vingtaine d’invités sont attendus pour le mariage. Certains, ceux qui viennent de loin, sont déjà là.
C’est l’occasion de retrouvailles et de palabres sans fin. Par intermittence, j’aperçois la mère qui va et vient, le corps plié à angle droit, le dos parfaitement plat ; toute à son ouvrage, elle
ne prend pas la peine de se redresser pour se déplacer.
Fatiha, la soeur de Nadia, applique à l’aide d’une seringue une pâte à base de henné, dessinant sur les pieds toute une série de motifs géométriques censés porter bonheur à la mariée.
Une délicieuse odeur de pain chaud s’échappe des fours en terre érigés au milieu de la cour.
Soudain, jaillissant de nulle part, une voix cristalline s’élève, emplissant l’espace, ricochant
d’un versant à l’autre, se brisant pour mieux s’envoler. Immobile dans le noir, je reçois ce
chant berbère comme un cadeau et j’imagine cette femme invisible et sereine qui chante
l’amour. Je ne comprends pas les paroles mais il y a une gaieté qui ne trompe pas.
. Petit village du Haut-Atlas, Setti Fatma s’étire le long de la
rivière. Plus que partout ailleurs, ici, l’eau est la vie. Trois récoltes annuelles lorsque l’irrigation
est possible et, juste à côté, le désert, à peine capable de nourrir quelques chèvres faméliques.
Je suis toujours étonnée de croiser des femmes berbères, pliées sous une charge de bois.
Où peuvent-elles le trouver dans ce pays désolé ?
La vie est rude dans ces montagnes et les ventres ne sont pas toujours remplis, mais le
voyageur est accueilli chaleureusement. Je ne sais pas pourquoi, en passant, ce soir-là, je suis
entrée dans le coeur d’Aïcha, mais je sais qu’avec le thé à la menthe, elle m’a donné son
amitié, comme ça, sans condition. Malgré l’écueil de la langue, à grand renfort de sourires
et de gestes, nous nous sommes raconté, elle en berbère, moi en français, les choses simples de
la vie, les enfants, les peines et les joies. Nous avons ri et j’ai compris que s’endurcir ne suffit
pas, mais qu’il faut se simplifier.
Lorsqu’une famille marocaine invite, la visite est toujours trop courte. Difficile de partir, surtout
si la petite soeur d’Aïcha se marie. Il était impensable que je n’assiste pas à la fête. Dès le
matin nous avons donc quitté Setti Fatma pour un village situé plus haut, plus loin, au coeur du
Haut-Atlas, si loin qu’aucune carte ne l’indique, plus arriéré aussi. Ni eau courante ni électricité ; quant aux toilettes, n’importe quel champ fait l’affaire. Voilà pourquoi je suis là ce soir au milieu des préparatifs.
Une longue robe rose brodée de motifs grenat fait ressortir le teint mat et les cheveux noirs de Nadia. Un léger maquillage à base de khôl fait briller ses yeux. Nous sommes bien une quinzaine de femmes, isolées dans une pièce à l’écart des hommes. Car, même pour un mariage, les sexes ne se mélangent pas. La mariée trône au milieu de la pièce, comme une poupée dans une vitrine.
Mais Nadia a des fourmis dans les pieds. Il lui faut épuiser ce trop-plein de bonheur et toute sa
joie éclate dans sa danse. À vingt deux ans, alors que la plupart des femmes ont déjà une famille nombreuse, elle n’avait pas encore été demandée en mariage. Adolescente encore, un père peu scrupuleux avait vendu sa virginité, grevant irrémédiablement son avenir.
Aucune marieuse n’aurait osé la proposer à une famille respectable. Non pas que son époux ne
soit pas respectable, mais il est pauvre, et Nadia était dans ses moyens. Nous autres Européens,
nous nous indignons facilement de la condition féminine dans les pays arabes, mais nous
oublions un peu vite que les hommes sont aussi
victimes de ce système pervers. Avec le chômage, la pauvreté, la rigidité de la morale marocaine, comment les hommes jeunes pourraient-ils s’épanouir ?
Les femmes berbères, avec leurs yeux noirs qui sourient, sont très belles. La majorité porte
encore le tatouage frontal qui est comme une carte d’identité, chaque motif étant différent. Il
indique le village, le clan, la famille, leur assurant une reconnaissance immédiate où qu’elles
aillent. Elles chantent et frappent dans leurs mains pour accompagner Nadia, qui se déchaîne
dans une chorégraphie de plus en plus érotique, si bien que le marié, attiré par le bruit,
vient voir… avec pour effet immédiat de renvoyer la mariée à la place qu’elle n’aurait jamais dû quitter. Dorénavant, elle gardera les yeux baissés, trois pas derrière l’homme, du moins en sa présence car, entre femmes, à l’abri de la cuisine ou du hammam, elles ont une liberté et une complicité étonnantes.



Des tables basses sont apportées et nous nous groupons par cinq ou six pour le traditionnel
plat de mouton aux pruneaux. Vient ensuite un plat de vermicelle au lait sucré et aux raisins
secs. Riche ou pauvre, le menu de mariage est le même. Manger un ragoût avec ses doigts, à
l’aide de pain, ne pose aucun problème ; essayez en revanche le vermicelle au lait et
vous comprendrez le côté diabolique de ces petites pâtes insaisissables qui glissent dans
tous les sens.
J’ai le souvenir d’un autre mariage, où les cuillères étaient fournies pour maîtriser ces indomptables vermicelles.



C’était dans la petite ville du Moyen-Atlas d’El ksiba, un autre monde, beaucoup plus aisé aussi. Il n’avait pas fallu moins d’une semaine pour venir à bout de toutes les formalités ; le prestige des familles l’exigeait. Les premiers jours avaient été consacrés à la parentèle, puis à la signature du contrat, à l’inscription auprès d’un magistrat et enfin à la fête qui devait témoigner de l’importance des familles. Dès le matin, un chapiteau avait été installé sur la place qui jouxtait la
maison, où des musiciens traditionnels avaient, dans la soirée, joué tout leur répertoire. Les
invités sous la tente et les badauds tout autour avec le froid qui s’insinuait et cette impression
d’entendre toujours le même air. Mais pas de mariés. Puis, lorsque le froid s’était fait trop
mordant, nous étions tous rentrés, avec toujours cette maudite ségrégation qui m’a laissé une impression de tristesse ; personne ne semblait trop s’amuser. Et toujours pas de mariés.













Lorsque tout le monde fut repu, un mouvement de foule se déplaça vers l’étage supérieur où se trouvaient les mariés. La jeune femme, dans une profusion de voiles blancs, l’homme, de quinze ans son aîné, dans un sobre costume sombre, disparaissaient au milieu des cadeaux et des paniers de sucreries aux couleurs chatoyantes, enveloppés de cellophane.

Félicitations, crépitements des flashes, voeux de bonheur, you-you des femmes, oeil inquisiteur qui note tous les détails, parfois un peu d’envie. Ce qui est sûr, c’est que c’était un beau mariage qui a alimenté les conversations pour les semaines à venir.


.

D’autres mariages aussi, encore plus somptueux, auxquels je n’ai pas assisté mais dont les
frères, gonflés d’orgueil, m’ont passé les vidéos. Des mariages pour lesquels ils s’étaient
endettés des années entières. Car le mariage est avant tout une affaire d’hommes où la femme,
en tant qu’individu, a bien peu d’importance.
Bien que la constitution marocaine stipule que tous les citoyens sont égaux devant la loi sans distinction de sexe face au mariage, la femme est mineure toute sa vie. Qu’elle ait seize ou
quarante ans, qu’elle soit vierge ou veuve, elle ne peut se marier sans l’autorisation d’un
homme. Elle peut être répudiée, mais ne peut demander le divorce. Si elle épouse un non
musulman, la prison la guette. Seule maîtresse à bord de sa maison, la femme marocaine se
consacre avant tout à l’éducation de ses enfants.
Malheur à toutes celles qui sont répudiées ; quelle vie les attend si elles ne peuvent retourner chez leurs parents ? Sans instruction, sans diplôme, que peuvent faire ces femmes qui ontété pour la plupart retirées de l’école dès les premiers signes de leur puberté? Quant à celles qui ont eu la chance de poursuivre leurs études, quelles sont leurs possibilités de trouver un travail dans un pays où la moitié des hommes sont chômeurs ?

Souvent même leurs enfants leur sont enlevés, car bien des maris préfèrent les faire élever par leur propre mère afin de ne pas payer de pension alimentaire. Les femmes sont tellement habituées à obéir qu’il suffit au père de choisir un moment où il n’y a pas d’homme dans la maison pour venir réclamer son fils ou sa fille. La mère ou la soeur laissent alors partir l’enfant, tout en sachant parfaitement qu’ils’agit d’un enlèvement.
Ainsi ces femmes, dont les enfants sont la seule raison de vivre, les perdent à jamais. Parfois, l’homme abandonne tout simplement femme et enfants, sans toutefois divorcer, pour ne pas avoir à verser la pension alimentaire qui, en cas de non-paiement, lui vaudrait la prison, participant chichement, souvent épisodiquement, aux charges du ménage.
Ce soir, Nadia est à cent lieues de ces pensées moroses. Je croise les doigts pour que son bonheur ne finisse jamais, que sa maison retentisse de cris d’enfants, de garçons qui pourront
prendre soin d’elle au soir de sa vie.