
Quelques pans de brume ondulent entre ciel et terre, le soleil apparaît tout juste à l’horizon. Les colverts font un vacarme de tous les diables, les femelles volent en tous sens appelant les mâles, premiers signes du printemps prochain. Le vent d’Est piquant comme mille aiguilles ou bien celui qui d’un seul souffle nous envoie toute l’humidité de l’Atlantique moins mordant mais tellement plus insidieux, ont fait place à une petite brise presque chaude. Effectivement quelques violettes qui n’étaient pas là hier apparaissent en bordure des bois. Maigres bois en vérité, tout juste un souvenir de forêt qui vient épouser la courbure d’un chemin, ponctuer la plaine d’un point ou d’un tiret. Le vert tendre des blés s’étire en lignes nettes qui se rejoignent et vont se perdre dans le ciel.

Le ciel règne ici en maître absolu. Ciel d’hiver aux couleurs pastel qui s’étire à l’infini en dégradés de gris, de rose, souligné parfois d’écharpes d’un bleu presque turquoise. Ciel sans nuage d’un bleu déjà un peu plus soutenu lorsque le printemps se veut clément, où se détache le V parfait d’un vol d’oies en route vers le nord. Ciel d’été comme une chape sur nos têtes, dans l’air immobile ou même le vent a cessé pour un instant, ciel gris noir avec ses nuages des jours d’orage qui roulent d’un bord à l’autre de l’horizon, dans un grondement assourdissant, déchiré d’éclairs brillants quand le ciel se donne en spectacle sur écran géant.
Les premières gouttes de pluie font monter de la terre chaude des odeurs entêtantes et capiteuses.
Ciel doré dans les premières lueurs du soleil, alors qu’une demie sphère orangée émerge à
peine au-dessus des orges déjà mûrs, ondoyant doucement en vagues légères.
Ciel gris et vide où rien n’accroche le regard, balayé par le vent de noroît qui charrie des senteurs
iodées. Terre secrète qui ne se donne pas au premier passant venu. Plaine qu’il faut arpenter de long en large, respirer, rêver, s’en imprégner, sous la pluie, sous la neige ou le soleil, toujours pareille et toujours différente, toute en nuances subtiles. C’est une source cachée dans un repli de terrain, un étang dissimulé derrière quelques bosquets d’aubépine ou un ruisseau bordé de boutons d’or. Peut-être un chevreuil surpris qui en trois bonds rejoint l’abri d’un bois. Un héron qui émerge lourdement des vapeurs automnales quand monte des sous-bois l’odeur des feuilles mortes et de l’humidité préparant dans le secret de l’hiver le renouveau, pour qu’au printemps s’épanouisse l’odeur douceâtre d’un champ de colza tout bourdonnant d’abeilles.

C’est la terre nue que les brouillards givrants parent de blanc enrobant chaque brin d’herbe, chaque branche d’une dentelle délicate. C’est dans la neige, l’empreinte du renard, qui se
laisse rarement surprendre, animal aussi secret que ce pays.
Ce sont les étourneaux rassemblés par milliers, qui, peu avant le crépuscule envahissent le ciel d’automne pour nous offrir d’étranges ballets. Chorégraphie complexe où les individus se fondent dans un rituel, dont j’ignore l’utilité, se séparant, s’étirant, ondulant, pour se rejoindre à nouveau,
s’élevant jusqu’au firmament pour mieux replonger presque au ras des
labours.
Terre d’invasion aux villages clos sur eux-mêmes, repliés sur la méfiance de leurs habitants pour qui l’inconnu, l’étranger est synonyme de danger.
Terre peuplée depuis la nuit des temps comme en témoignent les pointes de flèche en pierre taillée, les pièces de monnaie gallo-romaine qui remontent parfois à la surface des champs. Est-ce la peur ? Est-ce le vent qui fait se tasser les maisons autour des églises ? Avec une régularité
héritée de l’administration romaine les villages sont espacés de trois ou quatre kilomètres reliés par tout un réseau de routes, de chemins, trait d’union entre les hommes au temps où marcher n’était pas réservé aux randonneurs, où le moindre bal attirait la jeunesse de vingt lieues à la ronde.
Au temps où les campagnes vivaient au rythme des travaux agricoles, des fêtes religieuses ou païennes. Le temps d’avant les voitures qui nous emportent si vite et si loin que nous
traversons sans même un regard si ce n’est de mépris cette plaine de
Beauce.
La prochaine fois que vous passerez, en route vers des contrées plus
attrayantes, laissez-vous envoûter par cette symphonie de vert, guettez les nuages : sûrement dessineront-ils pour vous des dessins fantastiques et si vous êtes vraiment chanceux, le ciel
vous offrira un de ses coucher de soleil aux motifs tourmentés et flamboyants.
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