
Je frissonne malgré la polaire.Lorsque vient la nuit, l’air est frais dans la vallée de l’Ourika. La voie lactée miroite ; une multitude d’étoiles se détachent, brillantes, sur le bleu presque noir d’un ciel sans lune.
Par la porte ouverte, j’entends les femmes qui bavardent tout en travaillant. Une vingtaine d’invités sont attendus pour le mariage. Certains, ceux qui viennent de loin, sont déjà
là.C’est l’occasion de retrouvailles et de palabres sans fin. Par intermittence, j’aperçois la mère qui va et vient, le corps plié à angle droit, le dos parfaitement plat ; toute à son ouvrage, elle
ne prend pas la peine de se redresser pour se déplacer.
Fatiha, la soeur de Nadia, applique à l’aide d’une seringue une pâte à base de henné, dessinant sur les pieds toute une série de motifs géométriques censés porter bonheur à la mariée.
Une délicieuse odeur de pain chaud s’échappe des fours en terre érigés au milieu de la cour.
Soudain, jaillissant de nulle part, une voix
cristalline s’élève, emplissant l’espace, ricochantd’un versant à l’autre, se brisant pour mieux s’envoler. Immobile dans le noir, je reçois ce
chant berbère comme un cadeau et j’imagine cette femme invisible et sereine qui chante
l’amour. Je ne comprends pas les paroles mais il y a une gaieté qui ne trompe pas.
. Petit village du Haut-Atlas, Setti Fatma s’étire le long de la
rivière. Plus que partout ailleurs, ici, l’eau est la vie. Trois récoltes annuelles lorsque l’irrigation
est possible et, juste à côté, le désert, à peine capable de nourrir quelques chèvres faméliques.
Je suis toujours étonnée de croiser des femmes berbères, pliées sous une charge de bois.
Où peuvent-elles le trouver dans ce pays désolé
?La vie est rude dans ces montagnes et les ventres ne sont pas toujours remplis, mais le
voyageur est accueilli chaleureusement. Je ne sais pas pourquoi, en passant, ce soir-là, je suis
entrée dans le coeur d’Aïcha, mais je sais qu’avec le thé à la menthe, elle m’a donné son
amitié, comme ça, sans condition. Malgré l’écueil de la langue, à grand renfort de sourires
et de gestes, nous nous sommes raconté, elle en berbère, moi en français, les choses simples de
la vie, les enfants, les peines et les joies. Nous avons ri et j’ai compris que s’endurcir ne suffit
pas, mais qu’il faut se simplifier.
Lorsqu’une famille marocaine invite, la visite est toujours trop courte. Difficile de partir, surtout
si la petite soeur d’Aïcha se marie. Il était impensable que je n’assiste pas à la fête. Dès le
matin nous avons donc quitté Setti Fatma pour un village situé plus haut, plus loin, au coeur du
Haut-Atlas, si loin qu’aucune carte ne l’indique, plus arriéré aussi. Ni eau courante ni électricité ; quant aux toilettes, n’importe quel champ fait l’affaire. Voilà pourquoi je suis là ce soir au milieu des préparatifs.

Une longue robe rose brodée de motifs grenat fait ressortir le teint mat et les cheveux noirs de Nadia. Un léger maquillage à base de khôl fait briller ses yeux. Nous sommes bien une quinzaine de femmes, isolées dans une pièce à l’écart des hommes. Car, même pour un mariage, les sexes ne se mélangent pas. La mariée trône au milieu de la pièce, comme une poupée dans une vitrine.
Mais Nadia a des fourmis dans les pieds. Il lui faut épuiser ce trop-plein de bonheur et toute sa
joie éclate dans sa danse. À vingt deux ans, alors que la plupart des femmes ont déjà une famille nombreuse, elle n’avait pas encore été demandée en mariage. Adolescente encore, un père peu scrupuleux avait vendu sa virginité, grevant irrémédiablement son avenir.
Aucune marieuse n’aurait osé la proposer à une famille respectable. Non pas que son époux ne
soit pas respectable, mais il est pauvre, et Nadia était dans ses moyens. Nous autres Européens,
nous nous indignons facilement de la condition féminine dans les pays arabes, mais nous

oublions un peu vite que les hommes sont aussi
victimes de ce système pervers. Avec le chômage, la pauvreté, la rigidité de la morale marocaine, comment les hommes jeunes pourraient-ils s’épanouir ?
Les femmes berbères, avec leurs yeux noirs qui sourient, sont très belles. La majorité porte
encore le tatouage frontal qui est comme une carte d’identité, chaque motif étant différent. Il
indique le village, le clan, la famille, leur assurant une reconnaissance immédiate où qu’elles
aillent. Elles chantent et frappent dans leurs mains pour accompagner Nadia, qui se déchaîne
dans une chorégraphie de plus en plus érotique, si bien que le marié, attiré par le bruit,
vient voir… avec pour effet immédiat de renvoyer la mariée à la place qu’elle n’aurait jamais dû quitter. Dorénavant, elle gardera les yeux baissés, trois pas derrière l’homme, du moins en sa présence car, entre femmes, à l’abri de la cuisine ou du hammam, elles ont une liberté et une complicité étonnantes.

Des tables basses sont apportées et nous nous groupons par cinq ou six pour le traditionnel
plat de mouton aux pruneaux. Vient ensuite un plat de vermicelle au lait sucré et aux raisins
secs. Riche ou pauvre, le menu de mariage est le même. Manger un ragoût avec ses doigts, à
l’aide de pain, ne pose aucun problème ; essayez en revanche le vermicelle au lait et
vous comprendrez le côté diabolique de ces petites pâtes insaisissables qui glissent dans
tous les sens.
J’ai le souvenir d’un autre mariage, où les cuillères étaient fournies pour maîtriser ces indomptables vermicelles.

C’était dans la petite ville du Moyen-Atlas d’El ksiba, un autre monde, beaucoup plus aisé aussi. Il n’avait pas fallu moins d’une semaine pour venir à bout de toutes les formalités ; le prestige des familles l’exigeait. Les premiers jours avaient été consacrés à la parentèle, puis à la signature du contrat, à l’inscription auprès d’un magistrat et enfin à la fête qui devait témoigner de l’importance des familles. Dès le matin, un chapiteau avait été installé sur la place qui jouxtait la
maison, où des musiciens traditionnels avaient, dans la soirée, joué tout leur répertoire. Les
invités sous la tente et les badauds tout autour avec le froid qui s’insinuait et cette impression
d’entendre toujours le même air. Mais pas de
mariés. Puis, lorsque le froid s’était fait tropmordant, nous étions tous rentrés, avec toujours cette maudite ségrégation qui m’a laissé une impression de tristesse ; personne ne semblait trop s’amuser. Et toujours pas de mariés.

Lorsque tout le monde fut repu, un mouvement de foule se déplaça vers l’étage supérieur où se trouvaient les mariés. La jeune femme, dans une profusion de voiles blancs, l’homme, de quinze ans son aîné, dans un sobre costume sombre, disparaissaient au milieu des cadeaux et des paniers de sucreries aux couleurs chatoyantes, enveloppés de cellophane.
Félicitations, crépitements des flashes, voeux de bonheur, you-you des femmes, oeil inquisiteur qui note tous les détails, parfois un peu d’envie. Ce qui est sûr, c’est que c’était un beau mariage qui a alimenté les conversations pour les semaines à venir.
.D’autres mariages aussi, encore plus somptueux, auxquels je n’ai pas assisté mais dont les
frères, gonflés d’orgueil, m’ont passé les vidéos. Des mariages pour lesquels ils s’étaient
endettés des années entières. Car le mariage est avant tout une affaire d’hommes où la femme,
en tant qu’individu, a bien peu d’importance.
Bien que la constitution marocaine stipule que tous les citoyens sont égaux devant la loi sans distinction de sexe face au mariage, la femme est mineure toute sa vie. Qu’elle ait seize ou
quarante ans, qu’elle soit vierge ou veuve, elle ne peut se marier sans l’autorisation d’un
homme. Elle peut être répudiée, mais ne peut demander le divorce. Si elle épouse un non
musulman, la prison la guette. Seule maîtresse à bord de sa maison, la femme marocaine se
consacre avant tout à l’éducation de ses enfants.

Malheur à toutes celles qui sont répudiées ; quelle vie les attend si elles ne peuvent retourner chez leurs parents ? Sans instruction, sans diplôme, que peuvent faire ces femmes qui ontété pour la plupart retirées de l’école dès les premiers signes de leur puberté? Quant à celles qui ont eu la chance de poursuivre leurs études, quelles sont leurs possibilités de trouver un travail dans un pays où la moitié des hommes sont chômeurs ?
Souvent même leurs enfants leur sont enlevés, car bien des maris préfèrent les faire élever par leur propre mère afin de ne pas payer de pension alimentaire. Les femmes sont tellement habituées à obéir qu’il suffit au père de choisir un moment où il n’y a pas d’homme dans la maison pour venir réclamer son fils ou sa fille. La mère ou la soeur laissent alors partir l’enfant, tout en sachant parfaitement qu’ils’agit d’un enlèvement.
Ainsi ces femmes, dont les enfants sont la seule raison de vivre, les perdent à jamais. Parfois, l’homme abandonne tout simplement femme et enfants, sans toutefois divorcer, pour ne pas avoir à verser la pension alimentaire qui, en cas de non-paiement, lui vaudrait la prison, participant chichement, souvent épisodiquement, aux charges du ménage.
Ce soir, Nadia est à cent lieues de ces pensées moroses. Je croise les doigts pour que son bonheur ne finisse jamais, que sa maison retentisse de cris d’enfants, de garçons qui pourront
prendre soin d’elle au soir de sa vie.
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