

Quand le diable s'en mêle
Complètement désarçonné par cette touriste qui ne se laisse pas impressionner, le jeune inspecteur de la police Bolivienne jette un coup d'oeil inquiet vers les manifestants. La foule défile toujours dans le calme, il est vrai qu'à quatre mille mètres d'altitude mieux vaut mesurer ses pas.
misère, ici à La Paz ou à Sucre. Ce sont des mineurs qui bEt pourtant la révolte gronde d'un bout à l'autre du pays. Chaque jour je tombe sur de nouvelles manifestations et ce n'est pas l'effacement de ma bande vidéo qui réglera leurs problèmes sociaux !! Ce sont des défilés de femmes pour des logements décents, des salaires qui ne soient pas deloquent la route des jours entiers pour que les autorités les entendent enfin. Quand je dis « bloquent » ce n'est pas une image.
En faisant sauter un pan de montagne ils ont rendu la circulation complètement impossible et pas question sans leur autorisation de toucher au moindre rocher. A la nuit tombée seulement ils ont levé le barrage et nous avons pu commencer le nettoyage, enfin les blocs qui ne pesaient pas des tonnes! Ou bien ce sont les festivités pour la fondation de Potosi qui ont failli tourner à l'émeute.Dans une cuvette à la démesure des montagnes alentours qui flirtent toutes avec les six mille mètres, la ville s'étage depuis l' Altiplano jusque dans la vallée plus étroite du Choquetapu trois cent mètres plus bas. Seulement trois cent mètres mais qui changent tout ! Et pas uniquement parce que l'air y est plus respirable. Si dans les hauteurs de la cité les immeubles sont passableme
nt délabrés, serrés le long de rues mal entretenues et défoncées, avec pour seul avantage la vue imprenable sur l'Illimani, la partie basse étale un luxe indécent. Fastueuses villas sous surveillance vidéo, résidences entourées de murs gardées par des vigiles, une ou deux voitures à la porte, un mode de vie équivalent à celui des classes aisées européennes dans un des pays les plus pauvres d'Amérique latine. Une minorité qui thésaurise toutes les richesses du pays et Dieu sait si la Bolivie en regorgent. L' est et le sud-est du pays est désertique inhospitalier mais si riche en minéraux de toutes sortes. Or, argent, borax, lithium, cuivre, sel, pétrole, plomb, étain que sais-je encore. Ici ce n'est pas la terre qui est avare. Excessive sûrement mais généreuse! Étrange pays qui associe deux parties aussi di
stinctes, aussi contradictoires. Chaleur, moiteur, végétation délirante pour le bassin Amazonien, à peine au dessus du niveau de la mer, vert jusqu'à buter contre la Cordillère des Andes qui se dresse comme
un mûr sur lequel viennent se bloquer les nuages.Là commence l'autre Bolivie aride, austère, univers minéral balayé par les vents, d'une sobriété envoûtante. A l'exception des bords du lac Titicaca où l'irrigation est commode, la végétation rare, l'eau plus rare encore rendent la vie difficile. Pour tirer quelque chose de cette terre, le paysan doit faire preuve d'opiniâtreté et ne pas ménager sa peine.
Chaque jeune plant de quinoa, de maïs doit être protégés par un rameau de genêt orienté est-ouest jusqu'à ce qu'il soit suffisamment fort pour affronter le soleil. Heureusement ils ont le lama! Animal providentiel! Sobre comme un chameau dont il est d'ailleurs le cousin.
Il sert aussi bien d'animal de bât que de boucherie, sa laine tissée, tricotée, teintée par les femmes avec une maîtrise remarquable donne des vêtements chauds, des couvertures pour se protéger du froid mordant. Oui la vie sur l'Altiplano est malaisé mais surprenante.La nature a déployée toutes ses ruses pour séduire et retenir les hommes. Longue chaîne de volcans aux cônes parfaits qui se découpent sur le ciel immuablement bleu.Frôlant souvent les sept milles mètres, il sont enneigés, fumant ou endormis. Dans cette zone volcanique les phénomènes les plus extravagants ce sont développés. Mélange d'argile avec les sources d'eaux chaudes remontées du centre de la terre,
les inquiétantes marmites du diable où parmi les vapeurs sulfureuses de grosses bulles molles, enflent, gonflent jusqu'à crever et se reforment encore et encore éclatant parfois en embruns visqueux. Comme sur la palette d'un peintre le jaune côtoie le rose, le gris bleu, résultat de l'altération des roches volcaniques par les fumerolles. De même les montagnes mises à nues par l'érosion volcanique affichent toutes les teintes, de l'ocre au rose plus ou moins foncé en passant par toutes les nuances de
brun, de beige. Terre rêvé pour l'artiste qui saurait par ses pinceaux exprimer à la fois le vide et l'infini variété de cette univers sans limite où le vent sculpte les rochers transformant en dentelles délicates les laves rouges. Champs surréalistes où se reposer de la poussière omniprésente et laisser son imagination filer comme, lorsque enfant nous découvrions dans les nuages ou les tâches laissé par l'humidité au plafond de la chambre, des animaux, plus ou moins bizarres, plus ou moins féroces, des fées Carabosse, ou encore des objets quotidiens. Il suffit qu'en trois bonds passe une vascucha, mi lapin, mi écureuil et toutes les fantasmagories prennent vie.Est-ce des entrailles de cette terre fantasque en perpétuel mouvement qu'ont surgit ces étranges rochers aux formes inattendues, dressés sur le sable clair, comme jetés là au hasard. Pièces d'un échiquier géant oubliées par quelque titan
Le jour se lève à peine, à l'ouest la lune descend doucement vers l'horizon, dans la demi-obscurité des colonnes de vapeurs montent du sol, des geysers jaillissent à interval régulier. Autour de sources d'eaux brûlantes se forment des petites mares dans lesquelles des lichens aux couleurs vives prospèrent. Impossible d'y laisser les mains engourdies par le froid mais très pratiques pour cuire les oeufs.
Dans le combat de géants qui oppose la plaque sud-Américaine contre celle de Nazca en provenance de la dorsale Pacifique, une mer, maintenant complètement asséchée, fût piégée par des forces telluriques invraisemblables et propulsée au dessus de quatre mille
mètres. La petite île du Soleil qui émerge au milieu de l'éblouissante blancheur du salar d'Uyuni en est témoin. Ses rochers autrefois sous-marin portent encore la trace des coraux mais là où des algues flottaient mollement au gré des courants se dressent maintenant des cactus.Les lagunas aux eaux imbuvables mais aux couleurs si variées et extraordinaires font aussi parties de l'originalité de ce pays.

Arc boutée contre un vent violent et glacial j'aborde la laguna Colorada au coucher du soleil. Tableau abstrait de bandes rouges bordeaux et blanches, teintées d'or. Sel ou borax je ne sais et peu m'importe, captivée par un attroupement de flamands roses qui déambulent sur leurs longues pattes fragiles à la recherche de nourriture j'en oublie le froid. Ces seigneurs des hautes plaines, à la grâce hautaine avancent à pas comptés en rangs serrés, fouillant du bec les eaux pourpres de la laguna d'un mouvement régulier de balancier, gauche-droite, gauche-droite... Certains s'envolent, d'autres arrivent, ils vont et viennent ignorant les frontières des hommes.

Un peu plus au sud la laguna « de Agua Caliente » aux couleurs pastelles m'offre le luxe d'un bain bien chaud dans un décor somptueux. Le borax qui saupoudre les herbes laisse croire qu'il a neigé récemment . Au loin passent quelques vigognes élégantes et délicates dont la laine si fine était réservée pour l'usage exclusif des Incas. A ces hautes altitudes elles se contentent d'une végétation clairsemée et leur fragilité n'est qu'apparente. Maintenant qu'elles sont protégées leur nombre croît régulièrement. Leur laine très recherchée et extrêmement coûteuse procure quelques ressources supplémentaires.
Une tornade s'élève balayant le plateau, ridant la surface de la laguna Verde, effaçant le reflet du volcan Licacanbur et modifiant la couleur de l'eau qui devient plus opaque et d'un incroyable vert céladon. Juste derrière, la laguna Blanca semble figée pour l'éternité. L'image double des collines réfractées sur les eaux miroir me donne une impression de sérénité.
Au-delà vers le soleil couchant, descendant régulièrement jusqu'au niveau de la mer commence le désert d'Atacama . Annexé par le Chili lors de la guerre du Pacifique c'est toujours un sujet de discorde entre ces deux pays. Non seulement la Bolivie a perdue plus de la moitié de son territoire mais surtout sa façade maritime et ce n'est pas la ligne de chemin de fer entre Oruro et Antafagosta concédée par le Chili qui compensera.
Atacama terrible et magnifique. Les mots peinent à le raconter. Quelques touffes maigres et dorées d'ichu bousculées par le vent dans cette infinitude désolée, une petite troupe de guanacos qui s'échappe en sautant de rocher en rocher, de grosses collines au dos rond, colorées d'or, de cuivre, de souffre. Immenses plaines de sel miroitant à l'infini, pétrifiée par cet air trop sec, trop froid. Paysages torturés par les forces telluriques et soudain barrant l'horizon, surgit des strates sédimentaires, se dessinent de magnifiques sculptures de sel, de gypse et de calcaire. A la moindre averse s'épanouit sur un lit d'argile fendillée, le miracle rouge grenat d'un tapis de portulacées.
Des cactus gigantesques, refuge et garde-manger des oiseaux tiennent lieu d'arbres dans cet univers aride.. Quelques rares oasis où l'eau jaillit et c'est un attroupement de maisons en torchis serrées autour de l'église chaulée de blanc. Une cascade de terrasses vertes inattendues dans ce paysage minéral.Et enfin à l'extrémité ouest du continent dans les rouleaux du pacifique l'immobilité du désert rencontre l'incessant va et vient de l'océan et s'y perd .

Lena Tisseau
18 juin 2005



































