mardi 27 février 2007

Chili-Bolivie













Quand le diable s'en mêle

Complètement désarçonné par cette touriste qui ne se laisse pas impressionner, le jeune inspecteur de la police Bolivienne jette un coup d'oeil inquiet vers les manifestants. La foule défile toujours dans le calme, il est vrai qu'à quatre mille mètres d'altitude mieux vaut mesurer ses pas.
misère, ici à La Paz ou à Sucre. Ce sont des mineurs qui bEt pourtant la révolte gronde d'un bout à l'autre du pays. Chaque jour je tombe sur de nouvelles manifestations et ce n'est pas l'effacement de ma bande vidéo qui réglera leurs problèmes sociaux !! Ce sont des défilés de femmes pour des logements décents, des salaires qui ne soient pas deloquent la route des jours entiers pour que les autorités les entendent enfin. Quand je dis « bloquent » ce n'est pas une image. En faisant sauter un pan de montagne ils ont rendu la circulation complètement impossible et pas question sans leur autorisation de toucher au moindre rocher. A la nuit tombée seulement ils ont levé le barrage et nous avons pu commencer le nettoyage, enfin les blocs qui ne pesaient pas des tonnes! Ou bien ce sont les festivités pour la fondation de Potosi qui ont failli tourner à l'émeute.
Dans une cuvette à la démesure des montagnes alentours qui flirtent toutes avec les six mille mètres, la ville s'étage depuis l' Altiplano jusque dans la vallée plus étroite du Choquetapu trois cent mètres plus bas. Seulement trois cent mètres mais qui changent tout ! Et pas uniquement parce que l'air y est plus respirable. Si dans les hauteurs de la cité les immeubles sont passablement délabrés, serrés le long de rues mal entretenues et défoncées, avec pour seul avantage la vue imprenable sur l'Illimani, la partie basse étale un luxe indécent. Fastueuses villas sous surveillance vidéo, résidences entourées de murs gardées par des vigiles, une ou deux voitures à la porte, un mode de vie équivalent à celui des classes aisées européennes dans un des pays les plus pauvres d'Amérique latine. Une minorité qui thésaurise toutes les richesses du pays et Dieu sait si la Bolivie en regorgent. L' est et le sud-est du pays est désertique inhospitalier mais si riche en minéraux de toutes sortes. Or, argent, borax, lithium, cuivre, sel, pétrole, plomb, étain que sais-je encore. Ici ce n'est pas la terre qui est avare. Excessive sûrement mais généreuse! Étrange pays qui associe deux parties aussi distinctes, aussi contradictoires. Chaleur, moiteur, végétation délirante pour le bassin Amazonien, à peine au dessus du niveau de la mer, vert jusqu'à buter contre la Cordillère des Andes qui se dresse comme un mûr sur lequel viennent se bloquer les nuages.
Là commence l'autre Bolivie aride, austère, univers minéral balayé par les vents, d'une sobriété envoûtante. A l'exception des bords du lac Titicaca où l'irrigation est commode, la végétation rare, l'eau plus rare encore rendent la vie difficile. Pour tirer quelque chose de cette terre, le paysan doit faire preuve d'opiniâtreté et ne pas ménager sa peine. Chaque jeune plant de quinoa, de maïs doit être protégés par un rameau de genêt orienté est-ouest jusqu'à ce qu'il soit suffisamment fort pour affronter le soleil. Heureusement ils ont le lama! Animal providentiel! Sobre comme un chameau dont il est d'ailleurs le cousin. Il sert aussi bien d'animal de bât que de boucherie, sa laine tissée, tricotée, teintée par les femmes avec une maîtrise remarquable donne des vêtements chauds, des couvertures pour se protéger du froid mordant. Oui la vie sur l'Altiplano est malaisé mais surprenante.
La nature a déployée toutes ses ruses pour séduire et retenir les hommes. Longue chaîne de volcans aux cônes parfaits qui se découpent sur le ciel immuablement bleu.Frôlant souvent les sept milles mètres, il sont enneigés, fumant ou endormis. Dans cette zone volcanique les phénomènes les plus extravagants ce sont développés. Mélange d'argile avec les sources d'eaux chaudes remontées du centre de la terre, les inquiétantes marmites du diable où parmi les vapeurs sulfureuses de grosses bulles molles, enflent, gonflent jusqu'à crever et se reforment encore et encore éclatant parfois en embruns visqueux. Comme sur la palette d'un peintre le jaune côtoie le rose, le gris bleu, résultat de l'altération des roches volcaniques par les fumerolles. De même les montagnes mises à nues par l'érosion volcanique affichent toutes les teintes, de l'ocre au rose plus ou moins foncé en passant par toutes les nuances de brun, de beige. Terre rêvé pour l'artiste qui saurait par ses pinceaux exprimer à la fois le vide et l'infini variété de cette univers sans limite où le vent sculpte les rochers transformant en dentelles délicates les laves rouges. Champs surréalistes où se reposer de la poussière omniprésente et laisser son imagination filer comme, lorsque enfant nous découvrions dans les nuages ou les tâches laissé par l'humidité au plafond de la chambre, des animaux, plus ou moins bizarres, plus ou moins féroces, des fées Carabosse, ou encore des objets quotidiens. Il suffit qu'en trois bonds passe une vascucha, mi lapin, mi écureuil et toutes les fantasmagories prennent vie.
Est-ce des entrailles de cette terre fantasque en perpétuel mouvement qu'ont surgit ces étranges rochers aux formes inattendues, dressés sur le sable clair, comme jetés là au hasard. Pièces d'un échiquier géant oubliées par quelque titan

Le jour se lève à peine, à l'ouest la lune descend doucement vers l'horizon, dans la demi-obscurité des colonnes de vapeurs montent du sol, des geysers jaillissent à interval régulier. Autour de sources d'eaux brûlantes se forment des petites mares dans lesquelles des lichens aux couleurs vives prospèrent. Impossible d'y laisser les mains engourdies par le froid mais très pratiques pour cuire les oeufs.
Dans le combat de géants qui oppose la plaque sud-Américaine contre celle de Nazca en provenance de la dorsale Pacifique, une mer, maintenant complètement asséchée, fût piégée par des forces telluriques invraisemblables et propulsée au dessus de quatre mille mètres. La petite île du Soleil qui émerge au milieu de l'éblouissante blancheur du salar d'Uyuni en est témoin. Ses rochers autrefois sous-marin portent encore la trace des coraux mais là où des algues flottaient mollement au gré des courants se dressent maintenant des cactus.
Les lagunas aux eaux imbuvables mais aux couleurs si variées et extraordinaires font aussi parties de l'originalité de ce pays.
Arc boutée contre un vent violent et glacial j'aborde la laguna Colorada au coucher du soleil. Tableau abstrait de bandes rouges bordeaux et blanches, teintées d'or. Sel ou borax je ne sais et peu m'importe, captivée par un attroupement de flamands roses qui déambulent sur leurs longues pattes fragiles à la recherche de nourriture j'en oublie le froid. Ces seigneurs des hautes plaines, à la grâce hautaine avancent à pas comptés en rangs serrés, fouillant du bec les eaux pourpres de la laguna d'un mouvement régulier de balancier, gauche-droite, gauche-droite... Certains s'envolent, d'autres arrivent, ils vont et viennent ignorant les frontières des hommes.
Un peu plus au sud la laguna « de Agua Caliente » aux couleurs pastelles m'offre le luxe d'un bain bien chaud dans un décor somptueux. Le borax qui saupoudre les herbes laisse croire qu'il a neigé récemment . Au loin passent quelques vigognes élégantes et délicates dont la laine si fine était réservée pour l'usage exclusif des Incas. A ces hautes altitudes elles se contentent d'une végétation clairsemée et leur fragilité n'est qu'apparente. Maintenant qu'elles sont protégées leur nombre croît régulièrement. Leur laine très recherchée et extrêmement coûteuse procure quelques ressources supplémentaires.
Une tornade s'élève balayant le plateau, ridant la surface de la laguna Verde, effaçant le reflet du volcan Licacanbur et modifiant la couleur de l'eau qui devient plus opaque et d'un incroyable vert céladon. Juste derrière, la laguna Blanca semble figée pour l'éternité. L'image double des collines réfractées sur les eaux miroir me donne une impression de sérénité.
Au-delà vers le soleil couchant, descendant régulièrement jusqu'au niveau de la mer commence le désert d'Atacama . Annexé par le Chili lors de la guerre du Pacifique c'est toujours un sujet de discorde entre ces deux pays. Non seulement la Bolivie a perdue plus de la moitié de son territoire mais surtout sa façade maritime et ce n'est pas la ligne de chemin de fer entre Oruro et Antafagosta concédée par le Chili qui compensera.
Atacama terrible et magnifique. Les mots peinent à le raconter. Quelques touffes maigres et dorées d'ichu bousculées par le vent dans cette infinitude désolée, une petite troupe de guanacos qui s'échappe en sautant de rocher en rocher, de grosses collines au dos rond, colorées d'or, de cuivre, de souffre. Immenses plaines de sel miroitant à l'infini, pétrifiée par cet air trop sec, trop froid. Paysages torturés par les forces telluriques et soudain barrant l'horizon, surgit des strates sédimentaires, se dessinent de magnifiques sculptures de sel, de gypse et de calcaire. A la moindre averse s'épanouit sur un lit d'argile fendillée, le miracle rouge grenat d'un tapis de portulacées.
Des cactus gigantesques, refuge et garde-manger des oiseaux tiennent lieu d'arbres dans cet univers aride.. Quelques rares oasis où l'eau jaillit et c'est un attroupement de maisons en torchis serrées autour de l'église chaulée de blanc. Une cascade de terrasses vertes inattendues dans ce paysage minéral.
Et enfin à l'extrémité ouest du continent dans les rouleaux du pacifique l'immobilité du désert rencontre l'incessant va et vient de l'océan et s'y perd .



Lena Tisseau
18 juin 2005

vendredi 23 février 2007

Ontario


Dans les pas des coureurs des bois





Au-delà de la Kasministiquia River, la ville de Thunder Bay étale ses espaces pavillonnaires cernées par une gigantesque zone commerciale et industrielle. Sans véritable centre comme la plupart des villes nord américaines. Au-delà encore, les bois à perte de vue sur des miles et des miles. Campée sur la rive occidentale du lac Supérieur, la ville ouvre sur une magnifique baie éblouissante de blancheur glacée sous le soleil printanier d'avril. Protégée des vents du nord par la presqu'île de Spleeping Giant la rade est a l'abri des terribles tempêtes du lac mais prise dans les glaces durant tout l'hiver.
« love me dove » de qui sont ces quelques mots tracés à la craie sur le parapet. J'imagine un jeune homme un peu timide ou bien un amant meurtri, romantique en tous cas. Surprenant de la part de ces jeunes gens qui m'ont semblé si pragmatiques en cette fin d'année scolaire. Pas spécialement bûcheurs mais efficaces, un temps pour le travail, un autre pour se distraire. Autonomes dès l'entrée à l'université, les étudiants canadiens ont quatre mois pour assurer l'intendance de la prochaine année scolaire. La chasse aux jobs d'été est ouverte. Planter des arbres dans le grand nord est assez prisé. Les conditions sont rudes, entre la vie sous tente, la pluie, les mouches noires, mais bien payé si vous êtes un travailleur robuste et acharné. D'autres reprendront leur poste de chauffeur routier, car les études ne s'enchaînent pas obligatoirement. Certains préfèrent faire une pause, tester le monde du travail avant de revenir à l'école. Système qui forme de jeunes adultes responsables qui ne s'égarent pas indéfiniment dans l'adolescence.
Sages préceptes que n'appliquent pas les Indiens qui tiennent les mûrs du côté de Fort William. Désoeuvrés, vivant de subventions, usant les jours à boire et fumer, inadapté à la société occidentale où ne voulant pas s'y adapter. Ce qui est compréhensible après tout, leur civilisation valait bien la notre. Que reste-t-il aux perdants à part la résistance ? Il y a deux cent ans seulement que les tribus Ojibway régnaient sur ces territoires vagabondant de campement d'été en village d'hiver. Pêchant, chassant prélevant le strict nécessaire. Seulement deux siècles que par vagues successives tous les misérables et aventuriers d’Europe ont afflué vers ce nouvel Eldorado. De famine, en pogrom, de nettoyage ethnique en manque d’avenir le monde occidental s'est incrusté, dès la deuxième partie du 18è siècle aussi loin que la rive Est du lac Supérieur. Au-delà c'était l'inconnu. Depuis Montréal dés que l'hiver lâchait prise, les voyageurs chargeaient jusqu'à ras bord les canoës en écorce de bouleau remontaient la rivière Ottawa, puis bifurquaient par la Mattawa, le lac Nipissing, la French river. Quelques harassants portages plus loin ils atteignaient enfin le lac Huron dont ils longeaient la rive nord jusqu'à Saut Sainte Marie, première étape du voyage. Travaillant pour le compte de la Compagnie des Indes occidentales, ils approvisionnaient les comptoirs éparpillés dans tous l'Ontario aussi loin que Fort William, troquant contre des peaux les denrées apportées, repartant aussi chargés qu'à l'aller, pressés par l'hiver qui les talonnaient déjà, le terrible hiver canadien qui signifiait la mort pour les retardataires.
Aujourd'hui si les mœurs ont changés, si la vie est devenue plus aisée, plus confortable, l'hiver est toujours aussi féroce. Malgré la douceur de ces derniers jours le froid n’a pas encore lâché prise et la nuit le thermomètre chute brutalement, affichant moins huit degrés. Les bruits de la forêt me parviennent assourdi du fond de mon duvet, où je me suis enfouie. Longuement modulé le hurlement des loups à quelque chose de rassurant dans la nuit pleine de frôlements, de bruissements réel ou imaginaires. Des petits bruits bizarres, se répète à intervalle régulier, un animal à plumes ? A poil ? je n’en ai aucune idée. Dîner raté pour je ne sais quel prédateur , le canard s’échappe braillant pire qu’un putois,encore que ne connaissant pas le cri du putois, je suis bien en peine de savoir s’il fait parti de cette symphonie nocturne.
Le camping est désert, si tôt dans la saison Quetico park est encore le domaine des animaux. Les oies du Canada arrivent en bandes bruyantes, reprennent possession des lacs, des prairies, récupèrent leurs forces, en attendant une température plus clémente pour pondre et couver. Les petits oiseaux aux couleurs chatoyantes, qui viennent d’Amérique centrale chaque année, profiter de l’explosion de nourriture sont encore en chemin. Les insectes n’ont pas encore fait leur apparition. Un faucons au moins est déjà arrivé. Le mâle lance ses trois notes inlassablement dans l’espoir qu’une femelle l’entende.
Pour tous ceux qui ne migrent pas le rationnement touche à sa fin. Si la neige subsiste par endroit, là où le soleil pénètre, la végétation pousse à toute allure. L‘été est si court ici qu‘il n‘y a pas un instant à perdre. L’orignal, le cerf à queue blanche profitent déjà des nouvelles pousses.

L’ours brun est réveillé, ses traces sont un peu partout, dans la boue, dans la neige. Bien que les
accidents soient rares avec cette espèce, il ne faut pas oublié qu’à la sortie de l‘hiver ils sont affamées et nous avons pris garde à ne rien laissé dans notre tente qui puisse les tenter. Notre nourriture suspendue a une branche nous pouvons dormir sur nos deux oreilles. Enfin presque car il suffit d’un porc-épic, qui profitant de la nuit vient fouiner sous l’auvent et je me réveille aussitôt le cœur battant persuadée qu’un ours famélique est là prêt à nous dévorer. Je me garde bien de bouger, il parait que faire le mort est la meilleure technique face à l’attaque d’un ours. Faute d’ours je n’ai pu vérifier le bien fondé de cette allégation. En tous cas au matin je suis vengée de mes frayeurs nocturnes , car c’est au tour du porc-épic d’éprouver une telle terreur en nous voyant que la panique le propulse a trois mètres du sol accroché fermement à un tronc d’arbre.
Dans cette partie de l’Ontario de brusques cassures du terrain transforment les rivières plutôt calmes en torrents impétueux aux chutes aussi spectaculaires que vertigineuses. Les eaux furieuses se précipitent rebondissant de rochers en rochers dans un grondement assourdissant, blanches et mousseuses elles entraînent tout , forçant le passage, s’infiltrant dans les moindres interstices, s’apaisant aussi soudainement qu’elles se sont déchaîner, retrouvant un cours presque paresseux jusqu’à la prochaine explosion. Si calmes par endroit que la glace les emprisonnent encore complètement, piste idéale pour le patin à glace ou l’entraînement des chiens de traîneaux.
En longeant la digue qui s’élève de plus d’un mètre au dessus du chemin je ne peux qu’admirer le travail des castors. Seulement une ou deux petites fuites pour un barrage long d’une centaine de mètres. Les marques de dents imprimées sur les troncs qui jonchent le sol alentours sont nettes, précises et encore fraîches. Pas de doute le lac qui s’étend derrière la retenue est habité ! Des squelettes d’arbre se dressent noyés par les eaux qui s’étalent calmes et limpides. De la hutte immergée dont seul le sommet dépasse un castor se faufile nageant résolument vers la rive opposée. Comment un si petit animal peut-il réaliser de tels ouvrages ? Si a première vue il semble très destructeur, inondant des pans entier de bois, coupant les arbres tout autour du bassin pour se nourrir des petites branches, laissant derrière lui un invraisemblable chantier, il se révèle bénéfique pour l’écosystème de la forêt canadienne. S’il doit trop s’éloigner de l’eau protectrice pour se nourrir, il n’hésite pas à tout abandonner pour reconstruire plus loin sur un autre ruisseau. Faute d’entretient le barrage se délite, laissant l’eau s’échapper, jusqu’à l’assèchement complet, créant de larges clairières, ou l’herbe peut pousser, favorisant les herbivores qui sauront tirer profit de cet espace dégagé.
C’est le dos chauffé par un feu de bois que nous jouissons du coucher de soleil. De petits nuages de vapeur s’élèvent à chaque respiration, le froid s’insinue, l’inspiration nous brûle les poumons. L’inimitable limpide lumière du nord se teinte de pourpre. Éclaboussant d’orangé la surface du lac, le soleil descend lentement , reflet miroitant, camaïeu de rouge à chaque instant réinventé. Sur la rive opposée les arbres ne sont plus qu’une masse compacte et noire. Deux loutres passent tout près, leurs long corps ondulent souplement , jouant avec l’eau. Un plongeon lance son étrange plainte dans le crépuscule, la saison des amours à commencée. Un insolite sentiment de paix s’installe. Illusoire,c’est l’heure où les prédateurs partent en chasse. Mais qu’importe la paix est dans nos âmes et les villes serrées autour de leurs grattes ciel semblent improbables.




Voyage Avril /mai 2004

mercredi 14 février 2007

L'Egypte


Égypte éternelle

Allah! Allah! Je ne sais si ces cris de joie sont pour la pluie diluvienne qui s'abat sur le Caire ou pour le fait qu'elle m'oblige à chercher refuge sous un porche où se pressent des hommes, jeunes pour la majorité, une cigarette ou un verre de thé à la main. La ville disparaît derrière un rideau de pluie, les caniveaux débordent, de grandes flaques, d'une eau noire et épaisse, s'élargissent mangeant presque, par endroit la moité de la chaussée. Contrairement à leur habitude les voitures roulent au pas, redoutant les trous dissimulés par ce déluge. La métropole s'est transformée en bourbier, et les cairotes la djellaba relevée jusqu'au genoux pataugent. Mais sous le porche le moral est d'acier et dans un anglais approximatif nous tentons de nous comprendre. Si au volant ils se métamorphosent en tueur, que traverser une rue relève de l'exploit, les Égyptiens sont pourtant d'une grande gentillesse n'hésitant jamais a m'inviter pour partager le premier repas du soir celui qui rompt le jeûne en ces temps de ramadan. A l'heure où le soleil se couche quand les oiseaux rivalisent avec les muezzins dans une explosion de cris, de piaillements, d'appel à la prière, que tous les minarets de la cité, volume au maximum retentissent « d' Allah Akba », la ville est saisie d'une frénésie avant que ne tombe un silence étrange et inhabituel. Pendant une demi-heure elle semble morte, rues désertes et silencieuses puis c'est le retour progressif des piétons, des klaxons, du chant des muezzins pour la dernière prière du soir, des fidèles qui se hâtent vers la mosquée parfois si nombreux qu'ils débordent sur la rue, ballet silencieux et synchronisé des corps agenouillés qui se courbent dans un moutonnement de dos, humbles et respectueux. Islam tout puissant et envahissant et je comprends l'amertume des Égyptiens coptes, dont la présence pourtant, est antérieure à la marée musulmane.
Centre du pouvoir politique pendant près de sept cents ans, la citadelle domine Le Caire et m'offre depuis l'esplanade de la mosquée Mohamed Ali une vue époustouflante sur la ville. Passé et présent, orient et occident se mélangent. Les minarets finement sculptés sont cernés par les grattes-ciel de Gezira et la cité des morts aux mausolées extravagants abrite plus de monde que les quartiers chics d'Héliopolis. Le Nil gris bleuté coule tranquillement, séparant Le Caire islamique aux ruelles étroites et tortueuses, des quartiers modernes de Mohandissin ou Agouza , aux longues avenues bordées de fast-foods et de boutiques de luxe. Au loin à la lisière du désert se dressent les pyramides de Guizeh déjà presque absorbées par la ville. C'est 3000ans d'histoire qui se déroule devant moi sous un soleil voilé par la pollution. Mais d'ici j'échappe à la crasse,à la poussière,aux gaz d'échappement, aux décharges sauvages qui jalonnent les quartiers populaires et qui masquent l'incroyable richesse de cette ville façonnée par les siècles.
Mégalopole de quelques dix sept millions d'habitants, où l'insolente richesse côtoie sans scrupule la misère la plus noire. Ou les civilisations successives voisinent harmonieusement. De Memphis il ne reste pratiquement rien si ce n'est ses cimetières. Avec les policiers immobiles sur leurs dromadaires postés sur les dunes alentours, l'absence de vendeurs de souvenirs autour, les trois pyramides se dressent, austères et mystérieuses, éclatantes de simplicité, écrasant le voyageur de toute leur puissance et les touristes se font respectueux,réservant leur habituelle familiarité pour le Sphinx. Plus au sud, terrain de jeu des archéologues,se trouve l'ancienne nécropole de Saqqarah, qui depuis deux siècles continue de livrer ses secrets. Avec la pyramide à degré du roi Djoser l'architecte Imhotep superpose les mastabas pour créer la première pyramide de l'histoire pharaonique préfigurant déjà la perfection de celles de Kéops, Khephren et Mékérinos.
Mais si cette structure de pierre vieille de 4600ans, elle est restée visible à travers les âges le reste de la nécropole a été peu à peu enfouie sous le sable et il fallut attendre le 19è siècle et Auguste Mariette, pionnier de l'égyptologie, pour que soit redécouvert le Sérapeum, catacombes où étaient conservées les momies du dieu taureau Apis. Depuis les fouilles n'ont jamais cessées et chaque nouvelle campagne complète nos connaissances de cette grande civilisation, de sa naissance à son apogée jusqu'à son déclin.
Dune de sable mouvant, éblouissant et chaud où mon pied s'enfonce, écoulement soyeux qui m'enserre les chevilles, progression lente qui de glissements en glissements me conduit au sommet et finalement je n'ai plus qu'à dévaler l'autre versant pour atteindre quelques marches qui conduisent à l'antichambre d'une tombe où un bas relief de scribes debout m'accueillent, figés pour l'éternité avec des couleurs si éclatantes que les siècles se sont écoulés sans laisser de traces. Un peu plus loin, je tombe en arrêt devant une stèle de calcaire blanc. Le plissé harmonieux de la tunique d'un musicien accroupi me ravi par sa simplicité et sa grâce. Un sarcophage à peine dégagé repose sur deux rondins. Armés d'une truelle, la gandoura faseyant dans le vent un égyptien agenouillé dégage délicatement ce que je crois être des fondations. Surveillés de près par un archéologue, au milieu d'un va et vient incessant d'ouvriers chargés d' évacuer le sable. Le travail est monotone mais l'espoir est palpable. Égyptologues, bédouins ou Berbères tous unis par la même passion de comprendre cette antique civilisation dont l'histoire sociale, religieuse et politique s'inscrit sur les parois des tombeaux.
Merveilleuses fresques où se mêlent surnaturel et divin. Hathor, nourrice de pharaon et protectrice des femmes figurée sous l'aspect d'une vache dont les cornes encadrent le disque solaire. Horus dieux du ciel et de la lumière en conflit permanent avec Seth dieu des ténèbres, Dieux étranges, intimement liés aux humains et qui les accompagnent a chaque moment de la vie ou de la mort. Et c'est Anubis passeur d'âmes qui conduit les défunts jusqu'au tribunal d'Osiris. Dieux spécialisés, Dieux mineurs ou roi des Dieux lorsqu' Amon s'associe avec le dieu solaire Rê pour devenir Amon-Rê. Amon aux apparences multiples, symbole du ciel et du souffle de vie lorsqu'il apparaît comme un homme ceint d'un pagne et coiffé d'une couronne surmontée d'une double plume. Homme à tête de bélier, ou bien doté d'un phallus en érection et c'est Amon-Min dieu de la fertilité.
Merveilleuses fresques qui nous font revivre l'Égypte ancienne dans ses moindres détails. Pharaon et ses conquêtes, ses ministres, ses nobles, avec son cortège d'intrigues, de prisonniers, pharaon représentant des Dieux, garant de l'harmonie du monde sans cesse menacé par le chaos.
C'est aussi la vie de tous les jours, la vie des récoltes et des crues, des paysans et des serviteurs, de l'amour, de la vanité. La vie de toujours. C'est le même fellah qui en ce début de 21è siècle, pieds nus dans la glaise noire, sillon après sillon pousse la charrue tirée par une vache rousse, les hérons garde-bœuf sur ses talons, a l'affût du moindre parasite. Les mêmes ânes un peu faméliques qui vont de leur pas saccadés le long des chemins remplissant la campagne de leurs braiments pathétiques. Les voiles triangulaires des felouques sillonnent encore le Nil mais fini les crues imprévisibles qui réglaient la vie du pays. L'ibis maraude toujours en bordure de champs mais l'engrais chimique à pris le relais et le paysan n'est plus soumis aux caprices du fleuve. De part et d'autre des rives, les cultures s'étirent en bandes vertes où miroitent le quadrillage régulier des canaux, s'étalant parfois vers l'orient jusqu'à buter sur les montagnes du désert arabique, ou celles du désert Libyen à l'ouest. Riz, blé, maïs d'un beau vert éclatant, le plus beau coton du monde, la canne à sucre, ou encore des choux gros comme des ballons de baudruche, des carottes de quarante centimètres, la luxuriance des bosquets d'agrumes, l'eau qui jaillit des pompes en gros bouillons, tout concours à créer une impression de richesse mais les terres cultivées représentent seulement 3% de la surface totale et tant d'enfants à nourrir que je me demande si les progrès de la médecine ne sont pas une malédiction !
Dans le delta, entre les deux bras du fleuve, quand les palmiers-dattiers cèdent la place au désert de grands travaux d'irrigation sont en cours. Travaux pharaoniques et dérisoires. A peine creusé les canaux sont déjà rempli d'un sable fin comme de la farine que le vent de la mer charrie, modèle en mini dunes qui masquent la route. Pas facile de jouer les créateurs sur ces terres désolées où seules les éoliennes semble s'adapter! Depuis Alexandrie je pédale dans un univers de sable avec quelques rares apparitions de la me,r monotone au possible! Je m'endort presque sur ma bicyclette quand j'aperçois au loin des voiles de felouques qui semblent naviguer sur le désert. Rêve ou mirage ? Toute somnolence oubliée cette énigme me stimule. Pour mon guide touristique entre Rachid et Bour Saïd il n'y a rien. Rachid parce que c'est là qu'a été découverte la pierre de Rosette et Bour Saïd a cause du canal. Et pourtant ce sont bien d'immenses lacs laissés par le Nil au beau milieu du désert. De petites communautés de pêcheurs sont installées parmi les roseaux. Dans un dédale de canaux tracés à travers les marais Karim mène sa barque a grands coups de perche, fier de faire découvrir son univers, habituellement ignoré des touristes. C'est un enchantement de glisser sans bruit dans ces étroits boyaux peuplés oiseaux aquatiques embusqués dans les hautes herbes, et qui s'envolent avec de grands battements affolés. Toute une flottille sillonne le lac en tous sens, trop de bateaux, trop de pêcheurs, trop de ventres affamés et pas assez de poisson. La pêche est loin d'être miraculeuse mais je suis accueillie par des sourires et pour rien au monde ils ne manqueraient aux règles de l'hospitalité.
Je viens bousculer le rythme de ce village paisible oublié entre ciel et désert, où les jours s'écoulent sans heurt, du soleil levant à l'embrasement du couchant. Mon vélo est l'objet de toutes les curiosités. Les hommes en cercle silencieux le contemplent. Tant de manettes, de pignons, de plateaux en font un objet de luxe. J'étais loin d'imaginer un tel destin quand j'ai profité de cette « promo ».
Cette Égypte des petites gens semble tout ignorer de l'Égypte moderne, deux mondes parallèles qui s'ignorent . Qu'ont-ils en commun avec la nouvelle et ultra moderne bibliothèque d'Alexandrie aux revêtements d'aluminium étincelants où les étudiants viennent surfer sur internet. Avec les Hiltons et autres hôtels, au luxe insolent qui se dressent fièrement au bord du Nil. Avec ces champs d'éoliennes à perte de vue, fantômes hiératiques qui inlassablement tournent, tournent emplissant le désert de murmures chuchotés par le vent. Que connaissent-ils du monde d'où viennent ces super-tankers qui s'engouffrent dans le canal, écrasant de leur masse les immeubles qui le bordent. Peuvent-ils seulement imaginer la vie des tous ces touristes pressés qui arpentent aux pas de course les sites archéologiques de Louxor, d' Assouan brandissant leurs appareils photo numériques comme des talismans. Et les touristes, minutés chronométrés, condamnés à ingurgiter en huit jours mille ans d'histoire,. trois petits tours sur le Nil et retour à leur univers aseptisé, savent-ils qu'il existe une autre Égypte sale et populeuse, bruyante mais généreuse, toujours prête a plaisanter, distribuant sans compter les sourires. Une Égypte que vous quittez à regret en vous promettant de revenir bientôt.



En Novembre 2005,
Lors de mon voyage en Egypte j'avais senti certaines tensions sous-jacentes entre musulmans et chrétiens coptes sans doute exacerbé par le ramadan et ses horaires décalés.
L'évêque d'Ismaïliya que j'avais rencontré se plaignait de payer tribut aux musulmans pour être protégé. Méthodes qui ressemblent étrangement à celles de la Mafia.

Ce que semble confirmer l'article de Valérie Dupont paru dans le Figaro Magazine en mai 2006 et que voici :

"Etre Copte aujourd'hui en Egypte c'est très difficile. J'ai grandi avec mes amis musulmans main dans la main. Mais depuis quelques années tout à changé ici. Les Frères musulmans, interdit théoriquement, n'ont jamais été aussi puissant. Ils prêchent dans les mosquées des quartiers populaires. Ils montent la tête des jeunes contre nous. Ils veulent notre mort, ils oublient que nous les coptes, on étaient sur cette terre avant eux."
Aujourd'hui, Alexandrie a retrouvé un semblant de calme. Mais un sentiment confus, une impression de menace sature l'atmosphère: les tensions interconfessionnelles restent très fortes.
Les coptes se sentent chaque jour un peu plus étouffés par les musulmans radicaux.
"Copte", étymologiquement, signifie "égyptien". En l'an 42, l'évangéliste saint Marc arrive à Alexandrie. Il christianise avec ferveur la région. Lorsque les Arabes envahissent le pays, les Egyptiens étaient alors chrétiens. Mais très vite l'islam s'impose et le mot "copte", de fait, ne désigne plus que les chrétiens d'Egypte. Ils représentent aujourd'hui à peine 10% des 72 millions d'Egyptiens. Une minorité qui subit des attaques de plus en plus fortes.
Rappel des faits. 14 avril, 8h30. l'office se termine dans l'église Mar Girgis dans le quartier d'al-hadra. Mahamoud Abdel Raziq, 25 ans, schizophrène sous traitement, brandit dans ses mains deux longs couteaux aux lames aiguisées. Il entre dans l'église en hurlant: "Il n'y a de dieu que dieu et Mahaomet est son prophète! "
Il frappe. Et tue sur le coup un fidèle de 78 ans, Nushi AttasGirgis. Et blesse légèrement trois autres personnes. Deux autres églises sont également attaquées au même instant.
Le ministère de l'Intérieur tente de minimiser les faits en publiant un communiqué laconique que les fidèles coptes perçoivent comme une humiliation supplémentaire: une simple attaque due à un "déséquilibré mental". Pourtant peu avant le version de la police était autre: "Trois hommes ont été arrêtés lors d'agressions simultanées dans trois églises différentes, dont une a toutefois été déjouée par les forces de l'ordre. 17 personnes blessées, 1 morte.."
Trois églises attaquées le même jour à la même heure .... Pour un prélat copte l'explication est limpide: "Il s'agit d'un plan terroriste visant toutes les églises à l'approche de Pâques."
Lors des funérailles de la victime, des affrontements sérieux ont eu lieu entre coptes et musulmans, allongeant la liste des blessés. Certains manifestants coptes criaient: "Moubarak, ou es-tu ?" D'autre brandissaient des crucifix. Pour Sonia jeune étudiante en informatique, "c'est toujours pareil! Le gouvernement ne s'occupe pas de nous. Nous sommes des citoyens de seconde zone. On doit élever la voix, ça ne peut plus durer comme ça!"
En ce jeudi saint du calendrier orthodoxe et copte, malgré l'impressionnant dispositif de sécurité devant l'église Saint-Marc, les fidèles prient avec ferveur..... Michel Bessada tient son visage dans ses mains. Son bras est bandé par un épais pansement. C'est l'une des victimes du " déséquilibré mental". Il explique ne pas avoir peur. "Je sais très bien que , si je cède à la peur, c'est qu'ils auront réussi. Je suis fier d'être copte. Je vais prier encore plus, je n'ai pas peur Dieu me protège."
Antoine, chauffeur de taxi à 25 ans. Il veut s'amuser, mais aussi pouvoir prier tranquillement. Lorsqu'il attend le client devant les hôtels, il ne discute plus avec les chauffeurs de taxi musulmans. "Avant, on blaguait ensemble; maintenant de moins en moins. ça commencé en octobre 2005, les musulmans ont attaqué des églises à cause d'un DVD produit par notre église et que les musulmans ont jugé offensant pour l'Islam. J'en ai marre! Je respecte leur religion qu'ils respectent la mienne!
Et lui comme d'autres, a du mal à contenir sa colère contre les Frères musulmans, qu'il tient pour responsables du malaise.
Les Frères musulmans, cette association islamiste crée en 1928 par Hasan Al-Banna, a un mot d'ordre: "Nous voulons l'individu musulman, puis la famille musulmane, puis le peuple musulman, puis le gouvernement musulman, puis enfin la nation musulmane." Aujourd'hui bien que théoriquement interdite, cette association jouit d'une tolérance qui lui permet même de voir certains de ses membre représentés au parlement. C'est le cas de Mohamed Mustafa, député d'Alexandrie. Très vite après les émeutes, il fera part de son inquiétude: "Nous mettons en garde contre toute utilisation de cet incident malheureux pour porter atteinte à l'unité des citoyens égyptiens." Wallid , vendeur de tissus dans les faubourg d'Alexandrie, prie cinq fois par jour. La déclaration de Mohamed Mustafa le fait sourire "Bientôt, l'égypte sera un état religieux musulman, il faut bien que les coptes comprennent ça. S'ils veulent quand même rester alors qu'ils se convertissent! Ici nous sommes musulmans, on ne veut pas avoir d'église sur notre terre"

A quand un monde totalement musulman ?