
Égypte éternelle
Allah! Allah! Je ne sais si ces cris de joie sont pour la pluie diluvienne qui s'abat sur le Caire ou pour le fait qu'elle m'oblige à chercher refuge sous un porche où se pressent des hommes, jeunes pour la majorité, une cigarette ou un verre de thé à la main. La ville disparaît derrière un rideau de pluie, les caniveaux débordent, de grandes flaques, d'une eau noire et épaisse, s'élargissent mangeant presque, par endroit la moité de la chaussée. Contrairement à leur habitude les voitures roulent au pas, redoutant les trous dissimulés par ce déluge. La métropole s'est
transformée en bourbier, et les cairotes la djellaba relevée jusqu'au genoux pataugent. Mais sous le porche le moral est d'acier et dans un anglais approximatif nous tentons de nous comprendre. Si au volant ils se métamorphosent en tueur, que traverser une rue relève de l'exploit, les Égyptiens sont
pourtant d'une grande gentillesse n'hésitant jamais a m'inviter pour partager le premier repas du soir celui qui rompt le jeûne en ces temps de ramadan. A l'heure où le soleil se couche quand les oiseaux rivalisent avec les muez
zins dans une explosion de cris, de piaillements, d'appel à la prière, que tous les minarets de la cité, volume au maximum retentissent « d' Allah Akba », la ville est saisie d'une frénésie avant que ne tombe un silence étrange et inhabituel. Pendant une demi-heure elle semble morte, rues désertes et silencieuses puis c'est le retour progressif des piétons, des klaxons, du chant des muezzins pour la dernière prière du soir, des
fidèles qui se hâtent vers la mosquée parfois si nombreux qu'ils débordent sur la rue, ballet silencieux et synchronisé des corps agenouillés qui se courbent dans un moutonnement de dos, humbles et respectueux. Islam tout puissant et envahissant et je comprends l'amertume des Égyptiens coptes, dont la présence pourtant, est antérieure à la marée musulmane.
Centre du pouvoir politique pendant près de sept cents ans, la citadelle domine Le Caire et m'offre depuis l'esplanade de la mosquée Mohamed Ali une vue époustouflante sur la ville. Passé et présent, orient et occident se mélangent. Les minarets finement sculptés sont cernés par les grattes-ciel de Gezira et la cité des morts aux mausolées extravagants abrite plus de monde que les quartiers chics d'Héliopolis. Le Nil gris bleuté coule tranquillement, séparant Le Caire islamique aux ruelles étroites et tortueuses, des quartiers modernes de Mohandissin ou Agouza , aux longues avenues bordées de fast-foods et de boutiques de luxe. Au loin à la lisière du désert se dressent les pyramides de Guizeh déjà presque
absorbées par la ville. C'est 3000ans d'histoire qui se déroule devant moi sous un soleil voilé par la pollution. Mais d'ici j'échappe à la crasse,à la poussière,aux gaz d'échappement, aux décharges sauvages qui jalonnent les quartiers populaires et qui masquent l'incroyable richesse de cette ville façonnée par les siècles.Mégalopole de quelques dix sept millions d'habitants, où l'insolente richesse côtoie sans scrupule la misère la plus noire. Ou les civilisations successives voisinent harmonieusement. De Memphis il ne reste pratiquement rien si ce n'est ses cimetières. Avec les policiers immobiles sur leurs dromadaires postés sur les dunes alentours, l'absence de vendeurs de souvenirs autour, les trois pyramides se dressent, austères et mystérieuses, éclatantes de simplicité, écrasant le voyageur de toute leur puissance et les touristes se font respectueux,réservant leur habituelle familiarité pour le Sphinx.

Plus au sud, terrain de jeu des archéologues,se trouve l'ancienne nécropole de Saqqarah, qui depuis deux siècles continue de livrer ses secrets. Avec la pyramide à degré du roi Djoser l'architecte Imhotep superpose les mastabas pour créer la première pyramide de l'histoire pharaonique préfigurant déjà la perfection de celles de Kéops, Khephren et Mékérinos.Mais si cette structure de pierre vieille de 4600ans, elle est restée visible à travers les âges le reste de la nécropole a été peu à peu enfouie sous le sable et il fallut attendre le 19è siècle et Auguste Mariette, pionnier de l'égyptologie, pour que soit redécouvert le Sérapeum, catacombes où étaient conservées les momies du dieu taureau Apis. Depuis les fouilles n'ont jamais cessées et chaque nouvelle campagne complète nos connaissances de cette grande civilisation, de sa naissance à son apogée jusqu'à son déclin.

Dune de sable mouvant, éblouissant et chaud où mon pied s'enfonce, écoulement soyeux qui m'enserre les chevilles, progression lente qui de glissements en glissements me conduit au sommet et finalement je n'ai plus qu'à dévaler l'autre versant pour atteindre quelques marches qui conduisent à l'antichambre d'une tombe où un bas relief de scribes debout m'accueillent, figés pour l'éternité avec des couleurs si éclatantes que les siècles se sont écoulés sans laisser de traces.
Un peu plus loin, je tombe en arrêt devant une stèle de calcaire blanc. Le plissé harmonieux de la tunique d'un musicien accroupi me ravi par sa simplicité et sa grâce. Un sarcophage à peine dégagé repose sur deux rondins. Armés d'une truelle, la gandoura faseyant dans le vent un égyptien agenouillé dégage délicatement ce que je crois être des fondations. Surveillés de près par un archéologue, au milieu d'un va et vient incessant d'ouvriers chargés d' évacuer le sable. Le travail est monotone mais l'espoir est palpable. Égyptologues, bédouins ou Berbères tous unis par la même passion de comprendre cette antique civilisation dont l'histoire sociale, religieuse et politique s'inscrit sur les parois des tombeaux.Merveilleuses fresques où se mêlent surnaturel et divin. Hathor, nourrice de pharaon et protectrice des femmes figurée sous l'aspect d'une vache dont les cornes encadrent le disque solaire. Horus dieux du ciel et de la lumière en conflit permanent avec Seth dieu des ténèbres, Dieux étranges, intimement liés aux humains et qui les accompagnent a chaque moment de la vie ou de la mort.
Et c'est Anubis passeur d'âmes qui conduit les défunts jusqu'au tribunal d'Osiris. Dieux spécialisés, Dieux mineurs ou roi des Dieux lorsqu' Amon s'associe avec le dieu solaire Rê pour devenir Amon-Rê. Amon aux apparences multiples, symbole du ciel et du souffle de vie lorsqu'il apparaît comme un homme ceint d'un pagne et coiffé d'une couronne surmontée d'une double plume. Homme à tête de bélier, ou bien doté d'un phallus en érection et c'est Amon-Min dieu de la fertilité.Merveilleuses fresques qui nous font revivre l'Égypte ancienne dans ses moindres détails. Pharaon et ses conquêtes, ses ministres, ses nobles, avec son cortège d'intrigues, de prisonniers, pharaon représentant des Dieux, garant de l'harmonie du monde sans cesse menacé par le chaos.


C'est aussi la vie de tous les jours, la vie des récoltes et des crues, des paysans et des serviteurs, de l'amour, de la vanité. La vie de toujours. C'est le même fellah qui en ce début de 21è siècle, pieds nus dans la glaise noire, sillon après sillon pousse la charrue tirée par une vache rousse, les hérons garde-bœuf sur ses talons, a l'affût du moindre parasite.
Les mêmes ânes un peu faméliques qui vont de leur pas saccadés le long des chemins remplissant la campagne de leurs braiments pathétiques. Les voiles triangulaires des felouques sillonnent encore le Nil mais fini les crues imprévisibles qui réglaient la vie du pays. L'ibis maraude toujours en bordure de champs mais l'engrais chimique à pris le relais et le paysan n'est plus soumis aux caprices
du fleuve. De part et d'autre des rives, les cultures s'étirent en bandes vertes où miroitent le quadrillage régulier des canaux, s'étalant parfois vers l'orient jusqu'à buter sur les montagnes du désert arabique, ou celles du désert Libyen à
l'ouest. Riz, blé, maïs d'un beau vert éclatant, le plus beau coton du monde, la canne à sucre, ou encore des choux gros comme des ballons de baudruche, des carottes de quarante centimètres, la luxuriance des bosquets d'agrumes, l'eau qui jaillit des pompes en gros bouillons, tout concours à créer une impression de richesse mais les terres cultivées représentent seulement 3% de la surface totale et tant d'enfants à nourrir que je me demande si les progrès de la médecine ne sont pas une malédiction !Dans le delta, entre les deux bras du fleuve, quand les palmiers-dattiers cèdent la place au désert de grands travaux d'irrigation sont en cours. Travaux pharaoniques et dérisoires. A peine creusé les canaux sont déjà rempli d'un sable fin comme de la farine que le vent de la mer charrie, modèle en mini dunes qui masquent la route. Pas facile de jouer les créateurs sur ces terres désolées où seules les éoliennes semble s'adapter! Depuis Alexandrie je pédale dans un univers de sable avec quelques rares apparitions de la me,r monotone au possible! Je m'endort presque sur ma bicyclette quand j'aperçois au loin des voiles de felouques qui semblent naviguer sur le désert. Rêve ou mirage ? Toute somnolence oubliée cette énigme me stimule. Pour mon guide touristique entre Rachid et Bour Saïd il n'y a rien. Rachid parce que c'est là qu'a été découverte la pierre de Rosette et Bour Saïd a cause du canal. Et pourtant ce sont bien d'immenses lacs laissés par le Nil au beau milieu du désert. De
petites communautés de pêcheurs sont installées parmi les roseaux. Dans un dédale de canaux tracés à travers les marais Karim mène sa barque a grands coups de perche, fier de faire découvrir son univers, habituellement ignoré des touristes. C'est un enchantement de glisser sans bruit dans ces étroits boyaux peuplés oiseaux aquatiques embusqués dans les hautes herbes, et qui s'envolent avec de grands battements affolés. Toute une flottille sillonne le lac en tous sens, trop de bateaux, trop de pêcheurs, trop de ventres affamés et pas assez de poisson. La pêche est loin d'être miraculeuse mais je suis accueillie par des sourires et pour rien au monde ils ne manqueraient aux règles de l'hospitalité.
Je viens bousculer le rythme de ce village paisible oublié entre ciel et désert, où les jours s'écoulent sans heurt, du soleil levant à l'embrasement du couchant. Mon vélo est l'objet de toutes les curiosités. Les hommes en cercle silencieux le contemplent. Tant de manettes, de pignons, de plateaux en font un objet de luxe. J'étais loin d'imaginer un tel destin quand j'ai profité de cette «
promo ».Cette Égypte des petites gens semble tout ignorer de l'Égypte moderne, deux mondes parallèles qui s'ignorent . Qu'ont-ils en commun avec la nouvelle et ultra moderne bibliothèque d'Alexandrie aux revêtements d'aluminium étincelants où les étudiants viennent surfer sur internet. Avec les Hiltons et autres hôtels, au luxe insolent qui se dressent fièrement au bord du Nil. Avec ces champs d'éoliennes à perte de vue, fantômes hiératiques qui inlassablement tournent, tournent emplissant le désert de murmures chuchotés par le vent. Que connaissent-ils du monde d'où viennent ces super-tankers qui s'engouffrent dans le canal, écrasant de leur masse les immeubles qui le bordent. Peuvent-ils seulement imaginer la vie des tous ces touristes pressés qui arpentent aux pas de course les sites archéologiques de Louxor, d' Assouan brandissant leurs appareils photo numériques comme des talismans. Et les touristes, minutés chronométrés, condamnés à ingurgiter en huit jours mille ans d'histoire,. trois petits tours sur le Nil et retour à leur univers aseptisé, savent-ils qu'il existe une autre Égypte sale et populeuse, bruyante mais généreuse, toujours prête a plaisanter, distribuant sans compter les sourires. Une Égypte que vous quittez à regret en vous promettant de revenir bientôt.
En Novembre 2005,
Lors de mon voyage en Egypte j'avais senti certaines tensions sous-jacentes entre musulmans et chrétiens coptes sans doute exacerbé par le ramadan et ses horaires décalés.
L'évêque d'Ismaïliya que j'avais rencontré se plaignait de payer tribut aux musulmans pour être protégé. Méthodes qui ressemblent étrangement à celles de la Mafia.
Ce que semble confirmer l'article de Valérie Dupont paru dans le Figaro Magazine en mai 2006 et que voici :
"Etre Copte aujourd'hui en Egypte c'est très difficile. J'ai grandi avec mes amis musulmans main dans la main. Mais depuis quelques années tout à changé ici. Les Frères musulmans, interdit théoriquement, n'ont jamais été aussi puissant. Ils prêchent dans les mosquées des quartiers populaires. Ils montent la tête des jeunes contre nous. Ils veulent notre mort, ils oublient que nous les coptes, on étaient sur cette terre avant eux."
Aujourd'hui, Alexandrie a retrouvé un semblant de calme. Mais un sentiment confus, une impression de menace sature l'atmosphère: les tensions interconfessionnelles restent très fortes.
Les coptes se sentent chaque jour un peu plus étouffés par les musulmans radicaux.
"Copte", étymologiquement, signifie "égyptien". En l'an 42, l'évangéliste saint Marc arrive à Alexandrie. Il christianise avec ferveur la région. Lorsque les Arabes envahissent le pays, les Egyptiens étaient alors chrétiens. Mais très vite l'islam s'impose et le mot "copte", de fait, ne désigne plus que les chrétiens d'Egypte. Ils représentent aujourd'hui à peine 10% des 72 millions d'Egyptiens. Une minorité qui subit des attaques de plus en plus fortes.
Rappel des faits. 14 avril, 8h30. l'office se termine dans l'église Mar Girgis dans le quartier d'al-hadra. Mahamoud Abdel Raziq, 25 ans, schizophrène sous traitement, brandit dans ses mains deux longs couteaux aux lames aiguisées. Il entre dans l'église en hurlant: "Il n'y a de dieu que dieu et Mahaomet est son prophète! "
Il frappe. Et tue sur le coup un fidèle de 78 ans, Nushi AttasGirgis. Et blesse légèrement trois autres personnes. Deux autres églises sont également attaquées au même instant.
Le ministère de l'Intérieur tente de minimiser les faits en publiant un communiqué laconique que les fidèles coptes perçoivent comme une humiliation supplémentaire: une simple attaque due à un "déséquilibré mental". Pourtant peu avant le version de la police était autre: "Trois hommes ont été arrêtés lors d'agressions simultanées dans trois églises différentes, dont une a toutefois été déjouée par les forces de l'ordre. 17 personnes blessées, 1 morte.."
Trois églises attaquées le même jour à la même heure .... Pour un prélat copte l'explication est limpide: "Il s'agit d'un plan terroriste visant toutes les églises à l'approche de Pâques."
Lors des funérailles de la victime, des affrontements sérieux ont eu lieu entre coptes et musulmans, allongeant la liste des blessés. Certains manifestants coptes criaient: "Moubarak, ou es-tu ?" D'autre brandissaient des crucifix. Pour Sonia jeune étudiante en informatique, "c'est toujours pareil! Le gouvernement ne s'occupe pas de nous. Nous sommes des citoyens de seconde zone. On doit élever la voix, ça ne peut plus durer comme ça!"
En ce jeudi saint du calendrier orthodoxe et copte, malgré l'impressionnant dispositif de sécurité devant l'église Saint-Marc, les fidèles prient avec ferveur..... Michel Bessada tient son visage dans ses mains. Son bras est bandé par un épais pansement. C'est l'une des victimes du " déséquilibré mental". Il explique ne pas avoir peur. "Je sais très bien que , si je cède à la peur, c'est qu'ils auront réussi. Je suis fier d'être copte. Je vais prier encore plus, je n'ai pas peur Dieu me protège."
Antoine, chauffeur de taxi à 25 ans. Il veut s'amuser, mais aussi pouvoir prier tranquillement. Lorsqu'il attend le client devant les hôtels, il ne discute plus avec les chauffeurs de taxi musulmans. "Avant, on blaguait ensemble; maintenant de moins en moins. ça commencé en octobre 2005, les musulmans ont attaqué des églises à cause d'un DVD produit par notre église et que les musulmans ont jugé offensant pour l'Islam. J'en ai marre! Je respecte leur religion qu'ils respectent la mienne!
Et lui comme d'autres, a du mal à contenir sa colère contre les Frères musulmans, qu'il tient pour responsables du malaise.
Les Frères musulmans, cette association islamiste crée en 1928 par Hasan Al-Banna, a un mot d'ordre: "Nous voulons l'individu musulman, puis la famille musulmane, puis le peuple musulman, puis le gouvernement musulman, puis enfin la nation musulmane." Aujourd'hui bien que théoriquement interdite, cette association jouit d'une tolérance qui lui permet même de voir certains de ses membre représentés au parlement. C'est le cas de Mohamed Mustafa, député d'Alexandrie. Très vite après les émeutes, il fera part de son inquiétude: "Nous mettons en garde contre toute utilisation de cet incident malheureux pour porter atteinte à l'unité des citoyens égyptiens." Wallid , vendeur de tissus dans les faubourg d'Alexandrie, prie cinq fois par jour. La déclaration de Mohamed Mustafa le fait sourire "Bientôt, l'égypte sera un état religieux musulman, il faut bien que les coptes comprennent ça. S'ils veulent quand même rester alors qu'ils se convertissent! Ici nous sommes musulmans, on ne veut pas avoir d'église sur notre terre"
A quand un monde totalement musulman ?
1 commentaire:
J'ai beaucoup aimé ton récit sur l'égypte. C'était très poétique et très prenant. C'est une autre façon de voir l'égypte qui nous change des articles de Géo ou de National Geographic.
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