
Le Sri Lanka, une île aux côtes enchanteresses.
Derrière ce beau décor pourtant, une réalité rattrape la mémoire du voyageur. Les tragédies subies en décembre 2004 par ces rivages et leurs populations continuent de transparaître.
Ainsi, si la faune et la flore témoignent d’une tranquillité atemporelle, les enfants qui ne jouent plus au bord de l’eau, nous rappellent les heures de deuils et de peur.
The smiling road
Oubliés la grisaille et le froid de notre triste mois de novembre français. Dans ce petit bout de terre, raboté de tous côtés par l’océan Indien, règne une chaleur moite bien que la saison des pluies s’estompe.
À cette heure matinale la température est encore agréable et je file sur une route ombragée par les tamariniers aux formes extravagantes et originales, sculptures végétales, s’étalant en parasol, tous différents les uns des autres.
Ces arbres cachent tout un monde dans leurs branches. Les plantes parasites y prospèrent, une aubaine pour tous les insectes qu’elles abritent, qui eux mêmes feront le bonheur des oiseaux. Des perroquets bruyants arpentent les troncs en tous sens, dérangeant l’écureuil à cinq raies qui manifeste son indignation par des mouvements saccadés de jouet mécanique jacassant à n’en plus finir. Mais aussi une variété infinie de petits oiseaux aux couleurs éclatantes qui comme moi ont fui l’hiver.
Tracée entre lagunes et rizières, la route qui longe la côte Ouest menant au nord du Sri Lanka devient, après Puttalam peu à peu vallonnée au fur et à mesure qu’elle s’enfonce dans les terres, jalonnée de sanctuaires fleuris de fleur d’aralia dédiés à la Vierge Marie, à Ganesh ou autre Dieu hindou. De gigantesques
Bouddhas assis veillent sur la circulation. Noyant des pans entiers de forêt, les tanks débordent, fourmillant d’oiseaux aquatiques. L’élégant jacana va d’une feuille de lotus à l’autre à la recherche de nourriture.
Planté au milieu d’un parterre bleu de jacinthes d’eau, le héron pourpre semble figé pour l’éternité alors que le pélican décolle
péniblement. Courlis, avocettes, sand piper, huîtrier pie se mêlent. La vision fugitive des mangoustes maraudant au long des routes me rappelle qu’il faut compter avec les serpents, heureusement pas tous aussi dangereux que le cobra. À la lisière d’un bois un paon, toutes plumes déployées, se pavane pour attirer l’attention des femelles, plutôt indifférentes. Plus loin une bande de cigognes vadrouille le long d’une rizière. De petits étalages installés sur le bascôté offrent les productions locales,
délicieux coco à boire, mangues, papayes, ailleurs de la cannelle, ou d’audacieux échafaudages de pots en terre contenant un caillé de buffle, délicieusement frais et savoureux.
Peu impressionnées par les klaxons les vaches faméliques et nonchalantes cèdent à regret le passage. Je contourne les chiens étalés sur le macadam, attentive à ne pas troubler leur sieste. Les plus agressifs me coursent en aboyant pour défendre un territoire que je n’ai nullement l’intention de leur disputer.
Des petits enfants nus et bronzés s’éclaboussent, rient aux éclats pendant que les mères installées sur les marches du tank se lavent, les cheveux plein de mousse, avant d’attaquer la lessive voire la vaisselle.
Réserve de Minneriya. Quittant les cités impériales rongées par les mousses et l’humidité ma route est jalonnée d’énormes crottins laissés par les éléphants sauvages et plus je m’enfonce dans la réserve de Minneriya plus je me demande ce que je ferais si je me trouvais nez à nez avec un éléphant. La guerre que leur livrent les paysans du haut des arbres, embusqués dans des cabanes en branchages, ne plaidera sûrement pas en ma faveur. La cohabitation n’est pas évidente.
Par deux fois j’en aperçois au loin qui broutent au bord d’un lac. La surpopulation de ce petit état laisse bien peu de place aux pachydermes sauvages. La protection de la faune sauvage est un luxe de nantis et c’est bien le cadet des soucis du paysan d’ici, prêt à sortir le fusil pour défendre son riz quotidien.
Voir un éléphant manier de la trompe un tronc d’arbre, d’une taille pourtant respectable, l’écraser de sa patte, le déchiqueter et l’ingurgiter m’a permis d’appréhender l’étendue du problème et pourquoi la population d’éléphants sauvages est passée, en moins d’un siècle, de 12 000 à seulement 2500.
J’ai bien peur que bientôt seuls les éléphants domestiques survivent au Sri Lanka.
Une étonnante relation s’instaure entre l’homme et l’animal et je suis ébahie de voir ces mastodontes suivre leur cornac comme des caniches, se lever, se coucher, se laisser étriller placidement. Vénéré depuis toujours et par tous l’éléphant est au coeur de la vie sri lankaise, associé aux rites religieux, paré de pourpre et d’or, il est l’attraction principale lors de la procession de Perahera.
La vie religieuse est intense et bruyante et pour une fois ce ne sont pas les musulmans qui l’emportent. Les chrétiens chantent haut et fort les louanges du Seigneur. Au temple de La Dent à Kandy les prières sont envoyées aux dieux au son du fifre et des tambours. Les autels croulent sous les fleurs blanches scintillantes de gouttes d’eau, déposées par des femmes pleines d’espérance. Les hindouistes ponctuent leurs prières du cliquetis des clochettes placées devant les sanctuaires.
Véritable pouvoir politique, les moines bouddhistes en robe safran, parapluie assorti, bien nourris et arrogants, ne pratiquent pas tous la non-violence chère à Gandhi.
Peu à peu la route se fait plus abrupte, déjà les premiers contreforts des montagnes centrales s’annoncent. La forteresse de Sigiriya avec ses jardins d’eau, ses peintures rupestres qui parent la galerie de demoiselles gracieuses et délicates, est loin derrière.
Je pédale allégrement, saluée de “Good morning !” joyeux par des enfants en uniformes sur le chemin de l’école. Jupe plissée blanche pour les petites filles, culotte courte et bleue pour les garçons, chemisier blanc et cravate pour tous.
“Good morning !” venant de jeunes femmes souriantes en sari rose, jaune, fréquemment des teintes violentes qui mettent en valeur leur teint mat et leurs longs cheveux noirs, et qui font voler à chaque pas les plis si savamment disciplinés de leur vêtement. Le pan plissé, rejeté par dessus l’épaule leur donne des allures de reines.
“Good morning !” des hommes maigres et nerveux qui se hâtent, en sarong, chemise blanche impeccable.
Des “Hello !” fusent de maisons si envahies par la végétation tropicale que je les devine à peine. Les vallées se font plus étroites, les rizières plus petites et sinueuses, patchwork tout en courbes qui accroche la lumière, reflète les nuages ou de grosses fleurs rouge vermillon qui s’épanouissent en grappes dans les arbres tout proches.
Au côté lisse et aimable s’oppose une violence et une haine féroce qui durent depuis si longtemps. Bouddhistes contre chrétiens, Tamouls contre Cinghalais, armée contre Tigres, pas de jours sans morts.
Malgré une paix précaire le pays s’épuise en frais militaires, entretenant une armée de soldats embusqués derrière des sacs de sable, ou en faction le long des chicanes qui filtrent le passage des voitures. Des soldats jeunes et inexpérimentés qui se sont, bien souvent, engagés faute de mieux. L’élection le 17 novembre 2005 d’un président cinghalais n’est pas faite pour rassurer les populations tamoules du nord et de l’est qui parlent déjà de reprendre le combat.
Installée sur la terrasse de l’hôtel je savoure un thé bien mérité après quelques montées ardues pour atteindre Kandy. C’est une construction à flanc de montagne dissimulée dans les arbres. hilodendrons, tecks, ticles dont les fruits pendent en grappes nattées, palmiers et hibiscus si enchevêtrés, si emmêlés qu’ils se confondent dans une masse vert sombre. Les bruits de la forêt m’enveloppent.
Un martin triste, très voisin de nos merles mais avec une tâche jaune vif autour de l’oeil saute d’une branche à
l’autre, semant la terreur parmi les insectes. Immobile sur une branche morte un rollier indien aux ailes bleues m’observe.
Je repère quelques guêpiers camouflés parmi les feuilles mais trahis par leur gorge jaune et rouge. Une troupe de macaques fichent le bazar dans les arbres en face, cassent les branches, se poursuivent, se bagarrent. Roulant des mécaniques un mâle solitaire s’approche sur la rambarde, intéressé par le sucrier. Mon geste de la main pour le chasser ne l’impressionne pas, au contraire il retrousse les babines découvrant des canines impressionnantes de deux bons centimètres de long. Je dois me lever pour qu’il cède enfin.
Il ne s’avoue pas vaincu pour autant. Fuyant d’un côté il ré-attaque de l’autre, je me vois dans l’obligation de sortir mon arme secrète : l’appareil photo! Rien de tel pour le faire disparaître dans les arbres.
La légende raconte que, envoyé par Rama chercher dans l’Himalaya une here médicinale, le dieu-singe Hanuman ayant oublié de laquelle il s’agissait, décida de rapporter dans sa gueule tout un morceau d’Himalaya en espérant que l’herbe en question y serait.


Finie la végétation tropicale et envahissante, avec sa flore plus clairsemée, ses cascades, ses torrents impétueux, c’est bien de haute montagne qu’il s’agit. La température a chuté et la polaire n’est pas de trop dès que le soleil se couche sur Nurawa Eliya juchée à 1889 m d’altitude : demeures de style anglais et épicéas. Épousant les courbes des montagnes alentour, plongeant dans les vallées à perte de vue, les bosquets de théiers impeccablement alignés et taillés habillent les versants. Taches colorées tranchant parmi les arbustes, les cueilleuses tamoules me saluent gaiement, sans arrêter leur travail, coupant inlassablement les deux dernières feuilles et le bourgeon.
Je ne pourrai plus boire mon thé avec autant de désinvolture maintenant que je connais tous les efforts que demande cette production qui paraît pourtant si banale dans les rayons de nos supermarchés.
Après l’air léger de la montagne retrouver la chaleur moite des plaines est pénible. Heureusement je suis bientôt en bordure de mer et le vent du large vient tempérer l’atmosphère. Les vagues comme surprises de trouver sur leur chemin ce petit bout de terre, inlassablement viennent se casser avec violence sur les plages de sable blanc.
Seulement un an depuis ce terrible 26 décembre mais impossible d’imaginer l’horreur. Cocotiers penchés sur les plages de sable fin avec le soleil couchant en toile de fond, carte postale pour touristes heureux.
L’horreur est passée, l’horreur est partie. Encore des tentes de toile blanche sur les plages, des sols en carrelage, seuls vestiges des maisons emportées par la lame, déjà à moitié recouverts par cette
espèce de liseron aux grosses fleurs mauves qui pousse en lisière de mer. Un bateau échoué dans un endroit bizarre. De pauvres cabanes en planches posées sur les carrelages, si petites pour abriter toute une famille. Des habitations protégées par les arbres, presque intactes, exposant leur intimité là où un mur n’a
pas résisté, mais laissées à
l’abandon. Que sont devenus les gens ?
La route d’Ambantota à Colombo offre maintenant une vue sur l’océan quand un an seulement auparavant les maisons se succédaient sans interruption. Les mémoires seront gardiennes de ce drame longtemps encore. Il y a ceux qui ont entendu la vague venir avec un sifflement continu et qui ont couru devant le mur d’eau sauvant leur vie ; certains gardent de vilaines cicatrices mais sont sortis plus forts de cette épreuve, prêts à reconstruire. Pendant que d’autres sont brisés à jamais, pleurant leurs morts, n’ayant plus la volonté de repartir, quand bien même ils effectuent tous les gestes quotidiens.
Les pêcheurs ont repris leurs bateaux aux couleurs éclatantes, ont rejoint leurs échasses, à nouveau les étals de poissons multicolores attendent le chaland au long des routes mais les enfants ne jouent plus dans la mer. Je fais naître sur mon passage des espoirs insensés. À part écouter leur histoire que puis-je faire ?
Aucune aide ne viendra pour reconstruire les maisons de ceux qui sont à moins de 200m du rivage. N
ayana le sait . Son espoir n'est même pas de reconstruire une belle et grande maison comme celle qu'ils ont perdu, une petite ferait l'affaire. Sans perdre le sourire comme chaque matin, elle se démène devant son réchaud, cuisant sans répit des hoopers qu’elle vendra une roupie pièce. À ce rythme-là toute une vie ne suffira pas. Et toutes les Nayana du Sri Lanka continueront à trimer sans espoir, complètement décalées par rapport au monde moderne qui s’affiche en grand placard publicitaire "For a better life". Écran plasma, lecteur enregistreur DVD, home cinéma entourent une fillette radieuse aux joues rebondies. Une petite fille tout droit sortie des très chics Cinnamon Garden dans Colombo 7, une petite fille des belles villas calmes et paisibles, protégées par des grilles en fer forgé. Pas celle qui joue dans les vapeurs d’essence sur le trottoir qui borde le parc de Viharamahadevi où sa mère a élu domicile avec ses trois enfants échelonnés de quelques semaines à quatre ans. Comment dites-vous ? Un monde à deux vitesses !
© Lena Tisseau



1 commentaire:
Très bel article sur le Sri lanka. Ça fait rêver.
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