mercredi 8 août 2007

Corsica



Corsica



L’arrivée inopinée de l’hélicoptère, au refuge surpeuplé de Carrozu ajoute une touche dramatique à cette soirée de fin du monde. La pluie brutale et têtue qui à escamoté les montagnes, transformant les chemins en torrent, a maintenant cessée. Une étrange lumière grise et dorée éclaire les sommets alentours. Les deux jeunes femmes allemandes portés disparues ne sont pas au refuge et l’hélicoptère poursuit ses recherches laissant l’inquiétude planée derrière lui. Lugubres nouvelles qui nous renvoient à notre propre fragilité. Le GR20 déjà difficile par temps sec devient avec la pluie particulièrement dangereux. D’immenses dalles de granit recouvertes d’une fine pellicule de lichen, sont avec l’eau plus glissantes qu’une patinoire. Je me demande si se sont les jeunes femmes rencontrées au pied de la muraille sur le versant nord du Haut Asco et qui voulaient des renseignements sur l‘état du chemin. Je leur avais déconseiller d’entreprendre cette ascension avec la pluie qui commençait mais elles avaient préféré continuer. Imaginez une paroi presque verticale hérissée de piquants sur lesquels il faut poser ses pieds et se cramponner pour ne pas tomber. Pas très rassurant même par temps sec! 100 mètres d’une traversée qui vous semble interminable avec le fond de la vallée si loin que je n’ose pas regarder. Surtout ne pas penser, avancer un pied, une main , l’autre pied une main….tenir la bride à l’imagination.



Le mont Cinto dans mon dos barre l‘horizon, Seulement 2556m et c’est pourtant le sommet le plus élevé de l’île. Mais ne nous y trompons pas c’est bien de haute montagne qu’il s’agit ici. Univers minéral balayé par un vent glacial.

Éboulis, lac de montagne bleu vert niché au creux des rochers,. Les bouquetins ne s‘aventurent pas jusqu‘ici et pourquoi viendraient-ils? Rien ne pousse ou presque. Parfois une épilobe des moraines arrive a survivre dans une fissure. Deux, trois petites fleurs bleues a l‘abri d‘une pierre s‘obstinent parmi ces champs de cailloux. Devant moi le cirque de Bonifatu, quelques coulées vertes au creux des vallées là où les torrents tracent leur route vers la mer . L’arrête rocheuse s’estompe peu à peu pour laisser place à la plaine de Galéria.


Village en retrait de la mer et du monde qui vit au rythme de ses pêcheurs et de ses troupeaux. La plage de galet n’attire pas les foules, seules les vaches semblent l’apprécier, peut-être pour son calme. Galéria, dans son écrin de montagnes avec la mer pour horizon, ses maisons de pierre ombragées d’un figuier, d’une treille, ses ruelles tortueuses, sa tour Gênoise plantée en bordure de mer, d’où aucun ennemi ne surgira, dégage une langueur qui donne envie de s’attarder, de laisser la beauté des lieux. vous envelopper. Il faut grimper les collines suivre le chemin qui s’enfonce sous les arbres pour découvrir les sources cachées, filer jusqu’à la réserve naturelle de Scandola, rester muet d’admiration devant les formes féeriques des rochers rouges qui se découpent sur le bleu de la mer. Se laisser glisser au sud vers le golfe de Girolata et son village de poupée qu’aucune route ne dessert. Fuir quand les bateaux venant de Porto déversent leur contingent de touristes, envahissement temporaire mais qui comme les marées revient régulièrement.






Longer la plage, quitter le sentier pour atteindre l’autre rive du golfe. Et là poser son sac et ne plus bouger jusqu’à ce que la faim vous pousse. Une cascade de terrasses ombragées de pins parasol, certaines minuscules, d’autres assez grandes pour s’y installer confortablement, dévalent jusqu’à la mer. Le bruissement incessant d’une source accompagne les rêveries quand les étoiles scintillent dans la nuit. Un débarcadère a été aménagé , si petit qu’il se distingue à peine parmi les rochers. L’eau claire et translucide dévoile la vie sous-marine, les oursins dressent leurs piquants noir, les poissons se cachent à la moindre alerte. Et pourtant les propriétaires de ce petit coin de paradis sont partis l’abandonnant aux ronces. Le verger qui occupait le replat entre le mont Seninu et Osani disparaît presque complètement sous les taillis. Les pommiers, les poiriers ne produisent plus, la maison est en ruine. Pour quel Eldorado les habitants ont-ils troqué ce domaine?


Seul un US Marine nostalgique nous honorera de sa visite. La diaspora corse dispersée au quatre coins de la planète laisserai croire que la terre d’ici est incapable de nourrir ses populations. Pourtant elle a attirée les convoitises depuis toujours. De la plus haute antiquité à nos jours , tous les peuples méditerranéens au sommet de leur puissance l’ont occupée. Les Phocéens, puis les Grecques, les Romains. Les Sarrasins s’en servaient de bases pour leur pillage de la méditerranée. A la demande des fidèles fatigués des seigneurs de l’île violents et belliqueux, le pape Grégoire VII envoi l’évêque de Pise pour l’administrer. L’autorité de la florissante république de Pise apporte deux siècles de paix et une certaine prospérité qui malheureusement attise la convoitise de la République de Gênes. La domination Gênoise relance les révoltes tantôt seigneuriales tantôt populaires.
Les razzias barbaresques, les exactions des fonctionnaires, les impôts, la corruption de la justice plongent la population dans la misère. Une première expédition française calme les esprits et rétablit l’ordre.



Au départ de ceux-ci en 1753 le désordre reprend de plus belle. Treize ans et une révolution plus tard la Corse devient française. Malgré un développement économique manifeste les français ne sont pas totalement acceptés .
Le destin tragique de « Kallisté » la plus belle, comme l’avaient surnommé les grecs de l’antiquité a façonné des hommes et des femmes rugueux, taiseux et vindicatifs en guerre perpétuelle. Clan contre clan, indépendandistes contre l’état, autochtones contre touristes, en guerre contre eux-mêmes s’il le faut.


Ils sont bien les enfants de cette île à la beauté sauvage et austère, qui réunit l’inconciliable, mélange les extrêmes. Rien d’étonnant ici de passer de la douceur de vivre qui s’affiche au long des rues débordant de bougainvilliers, de lauriers roses aux restes calcinés d’un centre culturel qui dresse ses poutrelles métalliques tordues par les explosifs.
De vallées paisibles aux senteurs champêtres de thym, de sarriette serpentant à l’abri des châtaignés ou des chênes liège on débouche sur d’autres accidentées, tourmentées par d’impétueux torrents qui brusquement s’apaisent en larges piscines aux eaux turquoises.


Seulement quelques heures de marche séparent la pozzine à l’herbe rase, plus verte qu’un golf, des champs d’éboulis où chaque pas provoque de mini avalanches.
. Réunies par des passages couverts toutes imbriquées les unes dans les autres de solides et sévères maisons de granit aux toits de lauze, s’accrochent à la montagne alors qu’en bordure de mer les villas les plus modernes étalent le luxe de leur piscine.
Dans cette île où il ferait bon vivre, si seulement ses occupants trouvaient le chemin de la paix. Je me prend à envier les chiens, les cochons qui vivent leur vie sans entraves, aussi libres que l’air.


Juin 2007