vendredi 23 février 2007

Ontario


Dans les pas des coureurs des bois





Au-delà de la Kasministiquia River, la ville de Thunder Bay étale ses espaces pavillonnaires cernées par une gigantesque zone commerciale et industrielle. Sans véritable centre comme la plupart des villes nord américaines. Au-delà encore, les bois à perte de vue sur des miles et des miles. Campée sur la rive occidentale du lac Supérieur, la ville ouvre sur une magnifique baie éblouissante de blancheur glacée sous le soleil printanier d'avril. Protégée des vents du nord par la presqu'île de Spleeping Giant la rade est a l'abri des terribles tempêtes du lac mais prise dans les glaces durant tout l'hiver.
« love me dove » de qui sont ces quelques mots tracés à la craie sur le parapet. J'imagine un jeune homme un peu timide ou bien un amant meurtri, romantique en tous cas. Surprenant de la part de ces jeunes gens qui m'ont semblé si pragmatiques en cette fin d'année scolaire. Pas spécialement bûcheurs mais efficaces, un temps pour le travail, un autre pour se distraire. Autonomes dès l'entrée à l'université, les étudiants canadiens ont quatre mois pour assurer l'intendance de la prochaine année scolaire. La chasse aux jobs d'été est ouverte. Planter des arbres dans le grand nord est assez prisé. Les conditions sont rudes, entre la vie sous tente, la pluie, les mouches noires, mais bien payé si vous êtes un travailleur robuste et acharné. D'autres reprendront leur poste de chauffeur routier, car les études ne s'enchaînent pas obligatoirement. Certains préfèrent faire une pause, tester le monde du travail avant de revenir à l'école. Système qui forme de jeunes adultes responsables qui ne s'égarent pas indéfiniment dans l'adolescence.
Sages préceptes que n'appliquent pas les Indiens qui tiennent les mûrs du côté de Fort William. Désoeuvrés, vivant de subventions, usant les jours à boire et fumer, inadapté à la société occidentale où ne voulant pas s'y adapter. Ce qui est compréhensible après tout, leur civilisation valait bien la notre. Que reste-t-il aux perdants à part la résistance ? Il y a deux cent ans seulement que les tribus Ojibway régnaient sur ces territoires vagabondant de campement d'été en village d'hiver. Pêchant, chassant prélevant le strict nécessaire. Seulement deux siècles que par vagues successives tous les misérables et aventuriers d’Europe ont afflué vers ce nouvel Eldorado. De famine, en pogrom, de nettoyage ethnique en manque d’avenir le monde occidental s'est incrusté, dès la deuxième partie du 18è siècle aussi loin que la rive Est du lac Supérieur. Au-delà c'était l'inconnu. Depuis Montréal dés que l'hiver lâchait prise, les voyageurs chargeaient jusqu'à ras bord les canoës en écorce de bouleau remontaient la rivière Ottawa, puis bifurquaient par la Mattawa, le lac Nipissing, la French river. Quelques harassants portages plus loin ils atteignaient enfin le lac Huron dont ils longeaient la rive nord jusqu'à Saut Sainte Marie, première étape du voyage. Travaillant pour le compte de la Compagnie des Indes occidentales, ils approvisionnaient les comptoirs éparpillés dans tous l'Ontario aussi loin que Fort William, troquant contre des peaux les denrées apportées, repartant aussi chargés qu'à l'aller, pressés par l'hiver qui les talonnaient déjà, le terrible hiver canadien qui signifiait la mort pour les retardataires.
Aujourd'hui si les mœurs ont changés, si la vie est devenue plus aisée, plus confortable, l'hiver est toujours aussi féroce. Malgré la douceur de ces derniers jours le froid n’a pas encore lâché prise et la nuit le thermomètre chute brutalement, affichant moins huit degrés. Les bruits de la forêt me parviennent assourdi du fond de mon duvet, où je me suis enfouie. Longuement modulé le hurlement des loups à quelque chose de rassurant dans la nuit pleine de frôlements, de bruissements réel ou imaginaires. Des petits bruits bizarres, se répète à intervalle régulier, un animal à plumes ? A poil ? je n’en ai aucune idée. Dîner raté pour je ne sais quel prédateur , le canard s’échappe braillant pire qu’un putois,encore que ne connaissant pas le cri du putois, je suis bien en peine de savoir s’il fait parti de cette symphonie nocturne.
Le camping est désert, si tôt dans la saison Quetico park est encore le domaine des animaux. Les oies du Canada arrivent en bandes bruyantes, reprennent possession des lacs, des prairies, récupèrent leurs forces, en attendant une température plus clémente pour pondre et couver. Les petits oiseaux aux couleurs chatoyantes, qui viennent d’Amérique centrale chaque année, profiter de l’explosion de nourriture sont encore en chemin. Les insectes n’ont pas encore fait leur apparition. Un faucons au moins est déjà arrivé. Le mâle lance ses trois notes inlassablement dans l’espoir qu’une femelle l’entende.
Pour tous ceux qui ne migrent pas le rationnement touche à sa fin. Si la neige subsiste par endroit, là où le soleil pénètre, la végétation pousse à toute allure. L‘été est si court ici qu‘il n‘y a pas un instant à perdre. L’orignal, le cerf à queue blanche profitent déjà des nouvelles pousses.

L’ours brun est réveillé, ses traces sont un peu partout, dans la boue, dans la neige. Bien que les
accidents soient rares avec cette espèce, il ne faut pas oublié qu’à la sortie de l‘hiver ils sont affamées et nous avons pris garde à ne rien laissé dans notre tente qui puisse les tenter. Notre nourriture suspendue a une branche nous pouvons dormir sur nos deux oreilles. Enfin presque car il suffit d’un porc-épic, qui profitant de la nuit vient fouiner sous l’auvent et je me réveille aussitôt le cœur battant persuadée qu’un ours famélique est là prêt à nous dévorer. Je me garde bien de bouger, il parait que faire le mort est la meilleure technique face à l’attaque d’un ours. Faute d’ours je n’ai pu vérifier le bien fondé de cette allégation. En tous cas au matin je suis vengée de mes frayeurs nocturnes , car c’est au tour du porc-épic d’éprouver une telle terreur en nous voyant que la panique le propulse a trois mètres du sol accroché fermement à un tronc d’arbre.
Dans cette partie de l’Ontario de brusques cassures du terrain transforment les rivières plutôt calmes en torrents impétueux aux chutes aussi spectaculaires que vertigineuses. Les eaux furieuses se précipitent rebondissant de rochers en rochers dans un grondement assourdissant, blanches et mousseuses elles entraînent tout , forçant le passage, s’infiltrant dans les moindres interstices, s’apaisant aussi soudainement qu’elles se sont déchaîner, retrouvant un cours presque paresseux jusqu’à la prochaine explosion. Si calmes par endroit que la glace les emprisonnent encore complètement, piste idéale pour le patin à glace ou l’entraînement des chiens de traîneaux.
En longeant la digue qui s’élève de plus d’un mètre au dessus du chemin je ne peux qu’admirer le travail des castors. Seulement une ou deux petites fuites pour un barrage long d’une centaine de mètres. Les marques de dents imprimées sur les troncs qui jonchent le sol alentours sont nettes, précises et encore fraîches. Pas de doute le lac qui s’étend derrière la retenue est habité ! Des squelettes d’arbre se dressent noyés par les eaux qui s’étalent calmes et limpides. De la hutte immergée dont seul le sommet dépasse un castor se faufile nageant résolument vers la rive opposée. Comment un si petit animal peut-il réaliser de tels ouvrages ? Si a première vue il semble très destructeur, inondant des pans entier de bois, coupant les arbres tout autour du bassin pour se nourrir des petites branches, laissant derrière lui un invraisemblable chantier, il se révèle bénéfique pour l’écosystème de la forêt canadienne. S’il doit trop s’éloigner de l’eau protectrice pour se nourrir, il n’hésite pas à tout abandonner pour reconstruire plus loin sur un autre ruisseau. Faute d’entretient le barrage se délite, laissant l’eau s’échapper, jusqu’à l’assèchement complet, créant de larges clairières, ou l’herbe peut pousser, favorisant les herbivores qui sauront tirer profit de cet espace dégagé.
C’est le dos chauffé par un feu de bois que nous jouissons du coucher de soleil. De petits nuages de vapeur s’élèvent à chaque respiration, le froid s’insinue, l’inspiration nous brûle les poumons. L’inimitable limpide lumière du nord se teinte de pourpre. Éclaboussant d’orangé la surface du lac, le soleil descend lentement , reflet miroitant, camaïeu de rouge à chaque instant réinventé. Sur la rive opposée les arbres ne sont plus qu’une masse compacte et noire. Deux loutres passent tout près, leurs long corps ondulent souplement , jouant avec l’eau. Un plongeon lance son étrange plainte dans le crépuscule, la saison des amours à commencée. Un insolite sentiment de paix s’installe. Illusoire,c’est l’heure où les prédateurs partent en chasse. Mais qu’importe la paix est dans nos âmes et les villes serrées autour de leurs grattes ciel semblent improbables.




Voyage Avril /mai 2004

1 commentaire:

Anonyme a dit…

Les photos sont magnifiques. Ça donne envie d'y aller.