
Les dernières lueurs du soleil s’éteignent doucement. Les roses et les orangés s’estompent peu à peu. Je laisse la nuit m’envelopper, une nuit soudaine, noire et calme, sans un souffle de vent. Des îles qui parsèment la baie de Floride, seule Rabbit Key est encore visible, trait plus noir que la nuit posé sur la mer. J’entends le clapotis des raies qui chassent sur les hauts-fonds aux alentours, les criailleries d’une mouette au loin, le cri rauque d’un grand héron bleu et les grillons en fond sonore. Le saut d’un poisson hors de l’eau trouble de temps à autre ce calme. Les étoiles se reflètent sur l’eau, et les lucioles, dès la tombée de la nuit, s’activent, apparaissant, disparaissant, une ici, une là, capricieuses et éphémères.

Assise sur le ponton face à la mer, d’un pied négligent, j’agite l’eau, qui retombe en gouttelettes
phosphorescentes. Seule une balise rouge, lumineuse, dans le lointain, me rappelle les hommes et la société dans laquelle il me faudra bientôt replonger.
Mais ce soir, je ne veux pas y penser. Je voudrais prolonger indéfiniment ce moment de paix
profonde, en harmonie avec le monde qui m’entoure.
Arrivée à la fin de mon périple, même les moustiques ou les "invisible flies" n’entament pas ma sérénité. J’ai appris à vivre avec eux. Depuis trois semaines que j’erre d’une île à l’autre, de Naples jusqu’aux Keys, partout autour de moi j’observe cette loi fondamentale : "manger ou être mangé".

L’important est de ne pas faire partie de la deuxième catégorie. À part les moustiques, je ne risque pas grand-chose : ce sont les petits poissons qui paient le plus lourd tribut. Que ce soit
les pélicans bruns, qui attaquent en piqué, ou les blancs, qui se laissent dériver en attrapant tout ce qui passe, le faucon à tête blanche, qui tombe comme une pierre de dix à vingt mètres de haut et repart, un poisson entre les serres, les mouettes, les cormorans, les hérons, les aigrettes, les crocodiles…tout le monde se sert. Les réserves semblent inépuisables. Ce sont parfois des bancs entiers de poissons qui, dans un crépitement sec, sautent devant mon kayak.


Si la côte Est de la Floride n’est qu’une gigantesque ville, de West Palm Beach à Miami, passé Homestead et quelques champs de primeurs, la route pénètre immédiatement dans le parc des Everglades, qui, avec ses 607 000 hectares, occupe tout le Sud-Ouest de la péninsule et presque toute la baie de Floride.
Cette immense plaine marécageuse est si plate qu’il faut presque 4 années pour que les eaux du lac Okeechobee atteignent la mer. Seuls quelques bosquets rompent la monotonie de cette rivière herbeuse qui ondule sous le vent.

Monotonie trompeuse : dans ces herbes, ces mares, ces buissons se cache une faune nombreuse et variée, récompensant la patience des voyageurs qui savent s’arrêter de courir un instant. Les alligators, bien sûr, apparemment inertes, écrasés de soleil, mais dont la mâchoire claque avec une surprenante rapidité lorsqu’un héron imprudent passe un peu près. Les daims émergeant à peine des hautes herbes, les tortues terrestres ou aquatiques et, bien sûr, les oi
seaux !Même s’il ne reste que dix pour cent de ceux qui peuplaient la Floride au début du
siècle, j’ai encore l’impression que tous les oiseaux aquatiques sont réunis ici. Il faut voir, dans la brume du petit matin, les échassiers arpenter à marée basse la grève de Highland Beach,
fouillant la vase de leur long bec, les ibis blancs ou noirs, les spatules rosées balançant la tête de droite et gauche en quête de nourriture, les grandes aigrettes blanches qui dressent
leur long cou, attentives au moindre bruit ou mouvement, sentinelles figées dans une immobilité totale. Les butors, avec leur air de petits vieux, les élégantes aigrettes garzettes aux longues pattes noires et aux plumes neigeuses


-
À première vue, Cluett Key, paraît semblable aux autres îles de la baie de Floride : une mangrove touffue et silencieuse, véritable nursery pour les petits poissons, crevettes et crabes… Mais, passé la couronne sombre des palétuviers qui entourent l’île, l’intérieur cache un étang calme comme un miroir, refuge des avocettes, huîtriers pie, courlis, pygargues, et bien d’autres encore auxquels je suis incapable de donner un nom.
Ce soir, aucun raton laveur chapardeur ne vient troubler ma tranquillité. Lorsqu’ils sont habitués à la présence humaine, ils sont d’une effronterie incroyable, n’hésitant pas à cracher et à faire le gros dos comme des chats en colère. Dans les parties les plus sauvages du parc, je les ai souvent vu rôder sans méfiance sur les plages, chasser à quelques mètres seulement, ignorant maprésence, repartant une limule dans la gueule en guise de repas,
s’éclipsant discrètement s’ils me découvraient.Le mugissement d’un hors-bord invisible dans la nuit dérange mes songeries. Je l’écoute croître rapidement, puis s’estomper peu à peu. La nuit tiède et rassurante reprend ses droits, et moi mes rêveries.
Je repense à tous ces moments ensorcelants qui récompensent de toutes les peines…
Je me suis perdue dans les Ten Thousand Islands, longeant la mangrove irréelle que seules les racines des palétuviers rouges semblaient retenir au sol, ne pouvant m’arrêter nulle part, pagayant sans fin sur des eaux miroir qu’aucun souffle de vent ne venait rider, dérangeant ses habitants, cachés sous les eaux opaques, et noires du tanin des arbres. Seul un fouettement de queue me laissait supposer le crocodile mécontent.
Je me suis amusée des petits requins argentés effrayés par l’ombre de mon kayak, des bandes de sand piper montant et descendant au gré des vagues, s’affolant dès qu’une, un peu plus forte, les menaçait, s’enhardissant lorsqu’elle refluait, picorant de ci, de là.
A
llongée sur le dos, j’ai suivi les évolutions des vautours dindons aux ailes effrangées, des pélicans blancs qui se laissaient porter par les courants ascendants, planant aux côtés des frégates noires ou volant en ligne, dessinant d’étranges arabesques blanches sur le bleu du ciel.Je me suis laissée dériver avec la marée au rythme des grandes raies string qui remontaient dans si peu d’eau qu’à chaque battement leurs ailes apparaissaient et disparaissaient, troublant à peine le silence.

Je me suis baignée dans de minuscules criques sablonneuses avec circonspection, craignant de voir apparaître l’aileron noir des requins, qui, en se jetant sur leur proie provoquaient de grandes éclaboussures.
Je suis restée muette d’émerveillement devant la baie bleu sombre de Pavillon Key, où une guirlande de pélicans blancs ondulait sous la lune. Unique témoin de ce moment magique.
J’ai surpris les lamantins paressant au soleil dans les eaux tièdes du golfe du Mexique et les dauphins joueurs se poursuivant.
J’ai regardé le soleil descendre sur la mer dans un déploiement fantastique d’ors et de mauves.
Et surtout, luxe prodigieux, j’ai disposé du temps à ma guise, maîtresse de ma vie pour un instant.
2 commentaires:
I only read a little French but I tried!!
ce que je cherchais, merci
Enregistrer un commentaire