mardi 24 juillet 2007

A L'est de l'éden




Je plonge joyeusement dans une cure de silence et d’austérité. Je n’emporte que le strict nécessaire, de l’eau, de la nourriture, quelques indispensables ustensiles de camping, une boussole, mes seuls luxes : un livre et l’appareil photo.

Le silence épais et dense m’enveloppe, seul le froissement de ma pagaie dans l’eau résonne dans la forêt figée par la chaleur. Les perroquets qui à l’aube se chamaillaient, se poursuivant d’arbres en arbres, ont déserté les berges de la New River et se terrent dans ce fouillis végétal. Paresseusement, la rivière trace son chemin vers la baie de Chetumal dans un tunnel de végétation délirante qui par endroits ne laisse apparaître qu’une mince bande de ciel, pas toujours bleue. Des averses soudaines et violentes martèlent les feuilles, de grosses gouttes frappent l’eau et disparaissent, ne laissant que des cercles concentriques qui se télescopent les uns les autres, s’annulant et renaissant sans cesse. Pluie gluante qui accentue la moiteur ambiante et donne toute sa vigueur à la forêt tropicale.

Un Jacarana semble danser sur les nénuphars, il court de feuilles en feuilles, sautille, se haussant sur ses grandes pattes pour attraper un insecte au cœur des grosses fleurs blanches. Infatigable, il va, il vient, son plumage roux miroitant dans le soleil. Titubant d’une rive à l’autre, les morphos, magnifiques papillons bleu électrique aussi larges que ma main, suivent un chemin fantasque.




Les crocodiles qui, si j’en crois les Bélizéens, n’attendent que moi pour se mettre à table, sont vraiment discrets. Tout juste si j’aperçois deux yeux à l’ombre des feuillages, deux protubérances affleurant à peine, prêtes à fuir. La nuit venue, balayant la surface de l’eau de ma lampe frontale, il m’arrive d’accrocher dans son faisceau deux points rouges brillant dans l’obscurité. Mais je suis déçue ! J’aurais aimé les surprendre en train de somnoler sur les berges, puis de glisser silencieusement dans l’eau à mon approche.
Tueur élégant, le figuier étrangleur s’enroule le long des troncs, concurrencé par les lianes, les plantes épiphytes qui s’accrochent aux branches.



Les orchidées noires emblème du Belize, s’installent sans vergogne dans les moindres aspérités. Imbriquées les unes dans les autres, se superposant, se phagocytant, les plantes occupent chaque centimètre carré de la forêt, toutes cherchant la lumière. Forêt si dense que trouver un campement pour la nuit pose problème. Aussi, je suis bien contente d’être autorisée à camper chez Mercedes et Ernesto. Un peu en amont, isolés du village, ils sont logés par leur employeur, le propriétaire des terres. D’immenses champs de citrons jouxtent leur maison. “Maison” est peut-être un peu exa- géré, “cabane” serait plus exact. Pour eux et leurs quatre garçons une seule pièce ouverte à tous les moustiques et Dieu sait s’ils peuvent être féroces dès la tombée de la nuit. Pas d’électricité, pas d’eau courante, la rivière comme salle de bain et un auvent pour cuisine. Voilà tout ! Mais ils se trouvent chanceux, seule la chaleur lourde des plaines leur fait regretter les montagnes salvadoriennes. Comme leur seule prodigalité est de manger à leur faim, je n’ose envisager leur vie au Salvador. Bien sûr, ils ne parlent que l’espagnol, alors que l’anglais est la langue officielle, mais ce n’est pas un problème. Dans le nord du Belize, si près du Mexique, l’espagnol est utilisé par presque tout le monde.


Mercedes fait de son mieux pour rendre agréable leur cadre. Depuis six ans qu’ils sont ici, elle a planté des haies qui soulignent un chemin, isolent une mare. Plusieurs arbres qui donnent déjà des fruits et surtout elle a défriché un coin de jungle pour créer un jardin d’agrément où s’épanouissent des parterres de roses, de géraniums et sa grande fierté : des orchidées. Tout est net et soigné avec des pierres peintes en blanc pour délimiter parterres et allées.
Elle est enchantée de ma visite qui rompt la monotonie de sa vie, de la complicité féminine qui lui manque dans ce monde d’hommes ; mais dans le même temps, je sens comme un peu d’envie pour ma liberté et regrette d’être venue troubler sa quiétude. Leur accueil a été parfait. Ils ont si peu et pourtant ils n’hésitent pas à partager. En reprenant ma route, je pense à l’insatisfaction, la peur, le manque d’enthousiasme des nantis que nous sommes. Nous avons tout mais ne cessons de nous plaindre. Notre vie est magnifique aussi bien matériellement qu’intellectuellement, toutes les possibilités nous sont offertes, que voulons-nous de plus ?



Un lamantin qui vient reprendre son souffle à un mètre seulement de mon kayak me surprend et me tire de mes déprimantes méditations. Aussi étonnés l’un que l’autre, nous restons à nous regarder sans bouger de peur de rompre le charme. Enfin, il retourne à son repas et me laisse avec le dérisoire espoir d’une autre apparition. C’est tout un troupeau qui broute dans le lit de la rivière, soulevant un limon blanc. Je suis leurs évolutions l’appareil photo prêt, mais en vain. Mes fugitifs fantômes garderont encore une fois tout leur mystère et la photo du siècle ne sera pas pour aujourd’hui.



Des hommes, des femmes tout droit sortis du 17e siècle, vaquent à leurs occupations dans ce village où rien ne rappelle la civilisation que je viens à peine de quitter. Salopette bleue foncé et chapeau de paille pour les hommes, longues robes vert bouteille pour la gente féminine et bonnet qui encadre le visage comme des œillères. Regards baissés sur l’ouvrage, regards modestes, volontairement coupées du monde, les femmes mennonites installées depuis quatre décennies au Belize parlent, pour la majorité, un allemand guttural. Cramponnés au passé, repliés sur eux-mêmes, refusant toute modernité, ils ont définitivement banni les véhicules à moteur de leur vie. Les contacts extérieurs se limitant au commerce sont une affaire d’hommes.




Après trois jours de navigation calme, l’arrivée dans la baie de Chetumal est plutôt brutale. Le vent du nord creuse la mer, blanchissant joliment les crêtes des vagues.


Est-ce pour cela que les Mayas s’étaient installés à l’intérieur des terres ? Ou bien pour se protéger des cyclones ? Les petits centres commerciaux côtiers, comme Cerros ou Santa Rita n’avaient qu’une faible population comparée à la puissante ville de Lamanai, bâtie loin en amont sur la new River, là où la rivière s’élargit jusqu’à former un lac. Lamanai qui signifie “Crocodile submergé”, fut constamment occupée depuis 1 500 avant Jésus-Christ jusqu’à l’arrivée des Espagnols au 16e siècle. Cette civilisation précolombienne qui connut son âge d’or entre les 3e et 9e siècles de notre ère avait tissé un réseau de cités-états qui occupaient tout le centre de l’Amérique centrale. Indépendantes l’une de l’autre, elles n’en nouaient pas moins d’étroits liens commerciaux et militaires. Les alliances cependant fluctuaient au gré des politiques. Inventeurs du seul système d’écriture indigène connu aux Amériques, ils avaient une connaissance étonnante de l’astronomie, de la cosmographie, des mathématiques. Sécheresse, épidémies, épuisement des sols aucune de ces théories n’ont pu être réellement prouvées mais à l’arrivée des Espagnols, les Mayas vivaient un chaos politique et économique favorisant la conquête.


Du haut des palmiers corosols, les singes hurleurs nous surveillent. Les temples, aux façades ornées de sculptures, sont enfouis sous une végétation si dense que seul, émerge le sommet des pyramides à degrés. Kinich-Achan, le tout puissant Dieu du soleil, perce à peine les frondaisons créant une lumière blafarde, et j’imagine sans peine qu’il puisse devenir à la nuit tombée le terrifiant Dieu Jaguar qu’il faut apaiser par des sacrifices, honorer par des rites pour que les jours succèdent aux nuits et que chaque matin le soleil renaisse de son voyage nocturne.
Artisans habiles qui, sans utiliser le fer, façonnaient d’admirables statuettes en jade ou d’étonnants silex aux formes compliquées, destinés aux rites. Leur parfaite connaissance de la forêt et de ses plantes leurs permettait de satisfaire tous leurs besoins et j’espère que leurs descendants n’ont pas complètement oublié ce savoir. Répartis en trente et un groupes distincts et parlant des langues différentes, mutuellement inintelligibles, les quelque six millions de Mayas qui prospèrent en Amérique centrale sont conscients de former un peuple au passé glorieux dont ils sont fiers.


D’abord opaque, de couleur vert olive, la mer glisse insensiblement vers des transparences bleu turquoise. Des poissons longs et translucides dont je distingue l’arrête centrale cerclent autour de mon kayak, les plus téméraires se font des émotions fortes en passant en dessous. Les raies Sting, habituellement plutôt lymphatiques, se livrent à des numéros de voltige qui les propulsent hors de l’eau. Je croise deux coatis, la queue dressée bien droite, si occupés à fouiller le sable, qu’ils se sont laissés surprendre.

De bivouac en bivouac, à l’abri des cocotiers, seules oasis au milieu de ce désert de palétuviers qui lancent leurs plantules toujours plus loin dans le golf du Mexique, j’arrive à Sarteneja. Village oublié au bout d’une piste pleine de nids de poules à l’extrême nord du pays. Le macadam n’est pas encore arrivé ici mais des biologistes suisses ont créé la réserve de Shipstern.








Au petit matin, les toucans ont fait une apparition, pour une razzia de fruits mais dans la touffeur de l’après-midi, seuls les colibris filent d’une fleur à l’autre ne s’arrêtant en vol stationnaire qu’un court instant.
Les fourmis Sauva, infatigables coupeuses de feuilles qu’elles rapportent sur leur dos, en longues processions pour leurs cultures de champignon, se terrent à l’abri de leurs gigantesques fourmilières. Surpris au milieu de la piste, un jeune boa se hâte de gagner l’abri du sous-bois. Avec des biologistes comme guides, ce monde végétal devient passionnant. Comment deviner que ces arbres sont de la même famille que les violettes, ou que les haricots ? Que le Black Poisonous Wood provoque de graves brûlures mais voisine avec son antidote, le combolino, appelé aussi l’arbre du touriste à cause de son écorce rouge qui pèle ? Chez le zirirate, tout s’utilise ; le bois sert pour les sculptures et les feuilles rugueuses font office de papier de verre. Les acajous pillés d’abord par les Espagnols puis par les Anglais ne subsistent que difficilement. Les graines pourrissent bien souvent dans les bogues avant d’avoir pu s’envoler pour coloniser de nouveaux territoires. Il leur faut des terrains ni trop xériques, ni trop humides et s’ils échappent aux parasites, il faudra encore soixante dix ans avant de les commercialiser. Pourtant à 900 $ le mètre cube, ce serait une aubaine pour l’économie de ce pays qui, à part le tourisme, n’a guère que le sucre pour faire rentrer des devises.



Les petites plages de sable blanc, bruissantes sous la caresse du vent dans les cocotiers d’où je regardais planer les frégates, sont maintenant derrière moi. Fini de paresser en regardant les aigles pêcheurs chasser dans une demi obscurité quand la mer prend des teintes dorées et que les lucioles sortent, donnant de la gaieté à la nuit. Avec la rumeur de la ville en fond sonore, je regarde le soleil se coucher sur la baie de San Pedro tout en surveillant le ballet silencieux des karts de golf qui, ici remplacent les voitures. Plus près, c’est une radio qui déverse un flot de musique, des enfants qui rient. J’entends le grondement des petits avions de tourisme qui font la navette entre Belize city et Ambergris déversant au cœur de l’île leur lot de touristes, américains pour la plupart. Visages pâles venus du froid pour huit jours de farniente et qui déambulent faussement décontractés dans les rues sableuses. S’ils ne sont pas adeptes de la chaise longue et du bronzage c’est qu’ils viennent pour la plongée sous-marine avec bien sûr le site qui éclipse tout : Blue Hole. Ligthouse, l’atoll le plus éloigné des côtes belizéennes, abrite cette merveille. Imaginez un puits large de cent vingt-deux mètres et profond de trois cents, d’un magnifique bleu nuit qui se détache sur la mer bleu turquoise. Sur son pourtour, un récif de corail prospère, si peu profond que je dois suivre les vallées créées par les coraux avec cette sensation d’être passée de l’autre côté du miroir. Équipée d’un masque et d’un tuba, il m’a suffit de mettre la tête sous l’eau pour découvrir un univers fantastique.




Délire des formes, des couleurs, l’imagination est ici au pouvoir. Éponges boules ocre jaune, éventail de coraux aux délicates dentelles pourpres, calice jaune pâle, tous tournés vers la lumière créant des trouées où le sable blanc apparaît. Des recoins où les poissons se cachent, évoluent d’un groupe à l’autre me rappelant des gamins qui joueraient à se poursuivre dans des ruelles tortueuses mais bordées d’algues. Architecture compliquée des massifs de coraux qui se détachent sur la lumière tamisée de Blue Hole où passent en vol plané deux raies Sting, les ailes relevées en coupe glissant sans un mouvement, irréelles dans cet univers bleu et feutré.



Là où les eaux sont peu profondes, c’est une débauche de couleurs, de formes, aussi variées qu’il y a d’espèces différentes. Rose, jaune, bleu nuit, noir, argenté avec des rayures verticales, horizontales, en diagonale, des points, des ronds fluorescent ou non. Certains semblent avoir, en alternance des écailles en nacre et en émaux vert foncé. Le Trumpet Fish, immobile la tête en bas, se confond avec les algues malgré son original costume écossais, vert olive et jaune. Alors que d’autres, presque ronds et tout argentés avec seulement un point noir cerclé de jaune vif en avant de la queue, se déplacent en lignes brisées et très vite comme s’ils voulaient semer je ne sais quel ennemi. Il y a les petits moitié orange, moitié bleu, rapides comme l’éclair, des paresseux, gris argent avec une grosse bouche lumineuse et la queue bleue cobalt, ceux qui sont hérissés d’épines sur la nageoire dorsale. Un jeune curieux argenté avec des raies jaune citron vient m’observer, je tends la main et il vient s’y poser sans crainte. Il m’accompagnera pour le reste de la visite de cette réserve sous-marine. Monde fascinant dont je rêverai longtemps encore et qui restera mon paradis perdu.

4 commentaires:

Anonyme a dit…

Si j’avais été là lorsque tu as nommé ton blog, j’aurais suggéré que tu l’appelle « mille et un pas plus loin » je lis ton récit. Il est passionnant et je salue ton courage et ta témérité. Je me suis arrêté sur tes réflexions sur la condition humaine des gens que tu rencontres. Tu sais, la simplicité et la pauvreté n’empêche pas le bonheur. La vie elle même est une source de bonheur, et tout être vivant s’estime heureux de jouir de la vie car c est au fait un grand privilège. Ces gens qui vivent en plein foret me paraissent privilégié car c’est une chance de jouir de cela.

Anonyme a dit…

5estrellas.over-blog.fr

Lena a dit…

Si leur conditions de vie ont été améliorées en venant au Bélize, le contact de la nature n'est cependant pas le paradis que nous européens aimons imaginer.
De plus leurs conditions d'embauche relèvent plus de l'esclavage que d'un CDI avec 35h, congés payés et assurance maladie.
Ils sont à la botte d'un gros exploitant qui les nourrit, les loge dans des conditions inacceptables avec juste le droit de se taire s'ils veulent continuer à survivre
Lena

Anonyme a dit…

Interesting to know.